Sur les conséquences des vides lexicaux et les impensés qu’ils véhiculent.

«L’éloquence, dis-je, […] a pouvoir d’exalter les œuvres de tous les arts comme de les ruiner. Dans ce que les ignorants regardent comme des biens, elle peut enseigner et persuader qu’il y a plus de mal que de bien. […] Enfin, la force et la puissance de cette faculté, les anciens, dit-on, les ont représentées par la lyre d’Orphée, à laquelle est attribué le pouvoir de tout attirer à elle, de tout charmer et apprivoiser ; et qui ne se contente pas d’adoucir et toucher d’une main légère, mais parfois, plus impétueuse que les cataractes du Nil, ravit et entraîne avec elle, là où il lui convient, ceux-là même qui lui résistent.»

Guillaume Budé, De philologia, liber alter, 71v°, 1532.

J’ai toujours aimé fréquenter les bistrots de quartier tôt le matin. Une quinzaine de gars autour du comptoir, cafés, clopes et un peu de chaleur humaine avant d’aller bosser. On venait de foyers bien différents, nos vies étaient très dissemblables et un quart d’heure plus tard on rejoindrait des mondes professionnels qui ne se rencontraient jamais. Ça, c’était avant l’interdiction de fumer dans les troquets. Je me souviens presque de tout le monde : Jean-Phi, le patron libéral antisocialos qui gueulait sur les taxes et les chômeurs mais qui achetait Libé et l’Huma pour ses clients, Jean-Luc, le cheminot cégétiste qui partait au quart de tour, Ryad, l’éboueur qui faisait sa pause, Doudou, le vendeur ambulant de pralines qui n’aimait pas trop les Arabes et les clodos et qui rêvait d’un gouvernement autoritaire. Je revois aussi ce vieux maître de conf en archéologie romaine vaguement humaniste façon soixante-huit tirant sur ses gitanes avec son quart de blanc, Christian le proprio du vidéo-club des quais, c’était le conciliateur, et Charlot, le baron d’industrie en costard cynique qui nous charriait tout le temps, mais qui nous aimait bien sûrement. Puis, moi, le jeune prof de latin vaguement gaucho par atavisme familial qui finissait mollement ses études. Ça parlait politique, toujours. Ça gueulait dans tous les sens, une bise puis au boulot. Et pareil, le lendemain, et ta femme elle va comment ? et il l’a eu le p’tiot son permis alors ? putain, le prix du permis… et c’était parti. On s’entendait tous bien au fond. Je reste persuadé après des années que c’est pour ça qu’on venait, pour fuir en cachette nos milieux sociaux respectifs.

Je vous en parle parce que j’ai pensé à eux la semaine dernière et à une discussion en particulier. C’était en 2001, le 21 septembre au matin après que G.W.Bush eut déclaré la veille, devant les caméras du monde entier, la guerre au terrorisme1. Et pour une fois, nous étions unanimes : the war on terror, putain, ils nous les feront toutes, nous prennent vraiment pour des cons et tout ça sur le ton prétentieux et gaulois de l’antiaméricanisme en vogue à l’époque. Que de gorges chaudes alors autour de cette expression dans la société française. Vous-en souvenez vous ? Mais la semaine dernière, lorsque nos dirigeants repassèrent les plats2, j’eus comme l’impression que les esprits avaient changé. Qui pour se moquer ? Quelle solennité partout ! Qui pour entendre ces mots pour ce qu’ils sont : un non sens complet, qui n’est pas cependant par ailleurs dénué d’objectifs.

C’est bien de ces mots que les idées revêtissent dont je souhaite débattre ici, ne cherchant à convaincre seulement mes lecteurs que s’ils ne tuent pas, ils ne sauraient pourtant être innocents.

2 «France is America’s oldest ally, and has stood shoulder to shoulder with the United States in the fight against terrorists who threaten our shared security and the world. Time and again, the French people have stood up for the universal values that generations of our people have defended.»

Barack Obama, 9 janvier 2015.

«Notre meilleure réponse à cette menace, à cette agression, c’est l’unité nationale dans cette guerre, car c’en est une, contre le terrorisme

François Hollande, 12 Janvier 2015.

« C’est bien l’esprit de la France qu’on a voulu abattre […]mais la France est debout ! Oui, la France est en guerre contre le terrorisme, le djihadisme et l’islamisme radical. […] mais jamais de mesures d’exception qui dérogeraient au droit et à nos valeurs ne seront prises.»

Manuel Valls, 13 janvier 2015.

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