The war on terror, par ici la novelangue !

«La guerre, c’est la paix. L’ignorance, c’est la force. La liberté, c’est l’esclavage.» Georges Orwell, 1984.

Je nous revois encore tous nous tordre de rire sur le zinc matinal durant l’hiver 2002 ; c’était Jean-Luc qui venait de faire irruption dans le bar avec son écharpe en guise de keffieh et un accent arabe rapidement improvisé: « Salam alekoum les mecs ! C’est ici le QG des croisés leur mère ? (oui, parce G.W.Bush parlait alors de crusades against terrorists avant que ses conseillers en communication ne réalisent que ce n’était peut-être pas très vendeur en Europe.) Non, parce que ça y est, c’est bon, y en a marre là, z’avez gagné ! Hein ? Ben, c’est moi ! Hein ? Mais t’es con toi ou quoi ? Ben le terrorisme, bouffon ! Z’y va toi ! J’viens me rendre ! Z’êtes trop forts vous ! C’est où qu’on le signe le papelard là  ?  Voilà, c’est ça ! Ouais, ben voilà, la capitulation, c’est ça ! » Hilarité générale.

En 2002, je crois que peu de monde était dupe : déclarer la guerre au terrorisme, c’était encore clairement déclarer la guerre à une méthode de combat et non à un ennemi. Je crois que tout le monde sentait le ridicule de l’énoncé. Cela dit, G.W.Bush avait à l’époque, en France tout du moins, si vous vous en souvenez, la réputation d’être parfaitement illettré, vaguement demeuré, et franchement illuminé, comme l’étaient de l’avis général tous les born again1. Cette condescendance mal placée facilitait alors certainement la prise de distance. C’est pourquoi, pour beaucoup, ce que venait en fait de faire la communauté internationale (comprendre l’Otan et ses affidés d’alors), c’était d’envahir un état souverain, l’Afghanistan, sans déclaration de guerre préalable en bonne et due forme, au mépris du droit onusien, afin de venger le drame du 11 septembre, de déloger les Talibans et de capturer Ben Laden. Ce double discours visant à contourner le droit de la guerre, dans sa logique westphalienne2, serait réutilisé ad nauseam les années suivantes, avec différentes variantes : guerres humanitaires, droit d’ingérence, qui rappelons-le encore n’existe pas, guerres préventives qu’on travestit en guerres préemptives, etc.

Il serait toutefois mensonger de dire que la formule «war on terror» doit être imputée au président G.W.Bush car elle fut employée avant lui aussi bien par Reagan que par Clinton3 à plusieurs reprises.

Cette prescription, et ce serait heureux, pourrait avoir un sens métaphorique. Il est en effet devenu courant depuis des lustres d’avoir recours à ce procédé dans les discours journalistiques et ministériels. Ainsi, il est d’usage de lancer chez nos dirigeants, pêle-mêle, des invitations à la guerre contre l’obésité, le tabagisme, le décrochage scolaire, la pollution, la faim, le gaspillage, etc. Bien sûr, dans tous ces cas, personne n’imagine entendre sonner le tocsin et voir le sang couler. Tout le monde a saisi l’image, qui réside dans une intensification du terme «lutte contre», expression d’ailleurs déjà martiale, en «guerre contre».

En suivant la même logique, on se serait attendu à ce que la guerre contre le terrorisme consiste en une série de mesures législatives volontaristes visant à juguler ou à amoindrir le risque d’attentats : c’est d’ailleurs une des raisons qui avait été invoquées lors de la promulgation du tristement célèbre Patriot Act4. Or, l’Histoire récente nous a appris que la guerre contre le terrorisme ne se cantonnait pas à la sphère juridique puisqu’au nom de celle-ci furent menées de véritables guerres, particulièrement meurtrières : Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Mali, Yémen, etc.

Résumons-nous. L’expression «guerre contre le terrorisme» a bien un sens si on l’entend de manière métaphorique, mais devient une ineptie dans une acception littérale.

Toutefois, la semaine dernière, quatorze ans plus tard donc, les dirigeants du «monde libre» défilèrent dans Paris main dans la main se promettant d’être unis dans la guerre contre le terrorisme. Pourquoi cette idée semblait-elle avoir fait son chemin ? Et pourquoi suscita-t-elle bien moins de fous rires, et c’est un euphémisme de le dire, qu’il y a quelques années ?

Plus personne ne semble entendre autre chose maintenant que guerre véritable, armes, combats, comme nous l’affirme très clairement le président de la république française dans son allocution du 12 janvier : «[…] l’unité nationale dans cette guerre, car c’en est une, contre le terrorisme.»

Or, s’il s’agit d’une guerre, doit se poser la question de son achèvement. Comment met-on fin à ce type de conflit ? Il n’y a en l’espèce qu’une seule réponse : quand on voudra. Voilà bien de quoi nous riions tous ensemble cet hiver 2002 ! L’ennemi ne pouvant être vaincu ou capituler, à l’instar d’un État, nous sommes donc désormais, jusqu’à ce que nous en décidions autrement, dans un état de guerre perpétuelle…le souhaitez-vous ? Qui pourrait le souhaiter ?

On apprend ces jours-ci par voie de presse qu’«Al-Qaida au Yémen» revendique le massacre des journalistes de Charlie Hebdo. Le Yémen n’est-il pas un état souverain avec lequel nous pourrions coopérer s’il s’avérait déplorer aussi les récents événements ? Personne ne semble en avoir eu même l’idée. Si cet État favorisait des actes de guerres sur notre sol, ne pourrions-nous pas nous retourner contre lui légalement d’une manière ou d’une autre ? Je parie fort que ce n’est pas la voie que nous choisirons. Le droit international est mort, jusqu’à nouvel ordre. Et c’est la banalisation sémantique de «la guerre contre le terrorisme» qui l’a en partie permis.

Comment en quatorze années en sommes nous arrivés là ? Par glissements lexicaux successifs, par l’habituation au vide sémantique, par la fabrique du consentement5, par lassitude.

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