Divide ut regnes, gentilles

considérations machiavéliennes.

«Car JE est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident. J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs !»
Lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Demeny, 15 mai 1871.

«Si juvabien, c’est Juvamine !», Réclame audiovisuelle, depuis 1990.

«Je suis Charlie.»

Ces trois mots ont fait le tour du monde, arrachant l’adhésion ou l’indignation de nombreux manifestants, s’affichant abondamment sur toutes les pancartes, saturant les réseaux sociaux et éclairant jusqu’aux écrans de Time Square, coiffant en lettres capitales l’indice Nasdaq. Un concert cacophonique de voix inaudibles s’ensuivit, sacrifiant au cadencement infernal de la marche médiatique. Et comme y invitait la fréquence endiablée des malheurs, les réactions furent légions. Ne jetons plus l’huile brûlante de cette satanée discorde dans les brasiers sulfureux du…

Pardon ? Ça devient grotesque cette métaphore filée ? D’accord.

N’en jetons plus.

Voilà des années maintenant que je ne vais plus m’accouder au petit matin sur l’ovale métallique du bar américain de mon quartier. La paternité d’abord, l’optimisation de la gestion des ressources humaines d’État, ensuite, m’en ont éloigné. C’est pour moi une affliction. Dans ces quelques rues de Lyon, je connaissais presque tout le monde. Ils m’avaient vu grandir, j’en avais connus d’autres tout enfants…

Passée la surprise, le slogan «je suis Charlie» m’avait ramené, alors que je réfléchissais à sa signification, jusqu’à ce point nostalgique de mon histoire, sans que je ne comprenne vraiment pourquoi. J’ai au cœur, certes, naturellement je crois, l’amour des choses sédentaires. Mais ce n’est que lorsque j’ai entendu dans les media plusieurs commentateurs gloser autour du «vivre ensemble» que j’ai saisi le lien que j’avais alors fait inconsciemment.

Ce n’est donc pas le goût de l’élégie seulement qui m’amène à déplorer mon départ. C’est aussi la déception d’une expérience interrompue : celle d’être parfaitement accepté ailleurs que dans la communauté de mes semblables. Quel regard a priori porte le contremaître de chantier père de famille sur le jeune étudiant noceur de classe moyenne supérieure ? Le petit commerçant à son compte sur le cheminot cégétiste ? Le musicien classique intermittent déclassé sur le commercial en produit chimique nouveau riche ?

Mais voilà une histoire, et nous retournons au bistrot matinal : l’ouvrier en bleu de travail pousse la porte pour venir chercher son espresso avant le turbin. Sa femme galère avec des temps partiels contraints. Le plus grand marche bien au lycée et il culpabilise parce qu’il a pas le pognon pour payer une école d’ingénieur privée. La petite est asthmatique, faudra l’envoyer en cure. Avant de tirer jusqu’au comptoir, il entend trois grands ados, jeunes étudiants, beugler, ivres, à débiter des conneries. N’ont pas dormi, sécheront la fac aujourd’hui vues leurs gueules. Et il croise dans leur regard l’arrogance dédaigneuse de l’immaturité prétentieuse. Eux l’ont à peine vu ce type, sans intérêt. Pour eux, c’est encore comme un décor en mouvement qui s’anime autour de leur petit entre-soi. Au mieux un figurant. Eux, ils viennent de passer huit heures à enfiler des bières sur les quais de Saône, à s’engueuler sur l’aperception kantienne, à conjecturer sur les morales préchrétiennes, à discuter l’ambition des mathématiques au statut de science véritable.

Rencontre impossible. Mais voyez, peut-être un an plus tard, y a un de ces petits mecs qui se met à papoter avec l’archéologue grisonnant qui fume ses gitanes. Normal, lui, il fait des études de lettres classiques, alors imaginez l’archéologie romaine ça l’intéresse. Le vieux est content de voir un gamin qui aime le latin. Rencontre par affinité, certes, mais transgénérationnelle. L’entre-soi du gamin s’est élargi. Alors on se dit bonjour maintenant. On se met à écouter ses conversations autour du comptoir avec les figurants. Puis vient le jour où on leur dit aussi bonjour, à force. On connaît leur prénoms maintenant et eux le tien. On apprend leurs codes, on observe. Eux aussi sûrement. Les années passent, on devient familier. L’ouvrier nous voit bosser parfois dix heures de suite sur nos partiels, il le remarque. Finalement on est un peu comme son gosse. C’est quoi gamin tes gribouillis, finit-il par demander. C’est du mycénien, du grec avant qu’ils inventent l’alphabet, tu vois chaque signe c’est une syllabe…on explique. Il s’intéresse, ça l’impressionne et ça le fait un peu marrer.

Un jour, on cherche un job d’été, on demande au patron parce qu’il connaît tout le monde dans le quartier. L’ouvrier propose une place sur le chantier. On accepte parce que ça paie bien. C’est quand même un choc le chantier, mais ici aussi, on se fait petit, on apprend. Il vieillit, nous aussi. On s’aime bien désormais. Mes études achevées, je deviens fonctionnaire, mais il ne vient à l’idée de personne ici de dire que je suis toujours en vacances et moi je ne supporte plus d’entendre les ouvriers dépeints comme des beaufs ignares.

Cette longue sédentarisation, cette fréquentation forcée et quotidienne dans un même lieu a permis à la fois l’émergence d’une conscience de classe aiguë, mais aussi d’une estime fraternelle pour l’autre. L’entre-soi ne permettra jamais rien de tel. Or, pour briser le cercle incestueux des ordres familiers, il faut une agora, un forum, un lieu qui impose ce rassemblement des dissemblances.

Voyez tous ceux que l’on assujettit, au nom de la modernité, à l’adaptabilité contrainte, à la mobilité professionnelle obligatoire : à chaque déménagement quelle est leur chance de se faire accepter rapidement par ceux qui ne leur ressemblent pas. Je ne jette pas la pierre : j’ai par exemple moi-même vécu dix mois dans la banlieue genevoise en ne fréquentant que des collègues. Observez aussi les jeunes Erasmus qui à vingt ans partent découvrir un nouveau pays européen. Fréquenteront-ils autre chose que d’autres étudiants ? En croyant voyager ne se créent-ils pas un entre-soi plus fermé encore ?

Je ne crois pas que les voyages forment la jeunesse à l’humanisme, je crois que la sédentarisation la rend humaine.

Car c’est seulement dans cette expérience ordinaire réitérée de l’altérité que peut naître peu à peu le consentement à la fraternité. Pourquoi parlé-je ici de consentement ? Parce que je crois que personne ne tend instinctivement à communier dans l’altérité.

Tous les parents savent la résistance de l’enfant qu’on souhaite soustraire à la tyrannie de l’égoïsme. N’a-t-on pas remarqué que tous les plus jeunes se nouent d’amitié par similarité ? Une petite fille que je connais bien, pour être son père, et qui faisait sa première rentrée scolaire en septembre n’a par exemple pas trouvé mieux que d’élire pour camarade de classe favorite une prénommée Clarisse. Or, il se trouve, vous l’aurez deviné, que les parents de cette charmante frimousse sont des clones sociaux et culturels de sa mère et moi. Et j’eus encore la naïveté de m’en étonner !

L’humanité est une lente et difficile construction pratique. Nous l’avons en partie oublié.

Alors, le «vivre-ensemble» de nos media et politiques n’a aucun sens, lors même que l’on a détruit les anciennes agoras, sans en construire de nouvelles. Où donc désormais apprendre le «nous» qui ne soit pas qu’une projection sur l’autre du «je» ?

Voir toute une partie du corps social hurler «je suis Charlie» désespérément m’a rappelé tout cela. Et moi, dans «je suis Charlie», j’ai vu l’absence de sens et de construction.

Car ce cri de rassemblement a certainement immédiatement frappé nombreux d’entre nous pour ce qu’il est : un slogan de type publicitaire, vidé de toute cohérence sémantique. En d’autres termes, il ne fait pas sens et c’est là tout son intérêt : face aux immenses et diverses émotions suscitées par les meurtres survenus à Paris, il présente l’avantage de l’unification des sentiments dans l’absence d’énoncé significatif. Tout un chacun fut en effet Charlie puisque il était libre d’entendre ici ce que bon lui semblait. Lisse, irréfutable car insignifiant, tout entier dans la posture rhétorique de l’éthos, il permit une grande communion pathétique tout en évitant l’irruption du logos1.

On voit bien tout ce qu’un slogan sémantiquement valide, en dehors de son aspect inesthétique, aurait provoqué de débats, de désaccords, de désunion, et alors finie la grande messe ! en un mot, de réflexion : «je soutiens Charlie Hebdo» , «je suis Français », «je suis antimilitariste», «je pleure les morts de Charlie Hebdo », «je défends le droit au blasphème», «je défends les idées de Charlie Hebdo», «je m’oppose à l’islamisme», «je m’oppose à l’islamisation de la France», «je compatis avec les familles des morts de Charlie Hebdo» , «je m’oppose au terrorisme», «je m’oppose à la guerre», «je suis anticlérical», «je suis laïc», «je défends l’héritage de mai 68»,etc. Arrêtons nous là ; nous pourrions ici remplir de pleines pages pour rendre signifiant le slogan «je suis Charlie», mais ce serait alors manquer notre but qui est de faire remarquer que ces quelques mots permettent de tout entendre sans ne rien dire.

De plus par son utilisation d’une structure de réemploi, il charrie par échos d’autres slogans : le « Ich bin ein Berliner » de Kennedy, où l’on avait bien compris qu’il n’était pas moscovite, le « nous sommes tous Américains 2» de Colombani en une du Monde, qui ne nous rapprochait pas spécialement de Kaboul ce 13 septembre 2001, le « nous sommes tous des juifs allemands » de Cohn-Bendit en 68, qui…ben …celui-là j’ai jamais vraiment compris ce qu’il voulait dire. Si quelqu’un est motivé3, suivez ce lien. Sans le dire le slogan «je suis Charlie» nous rappelle inconsciemment des slogans utilisés en contexte de guerre.

C’est là une des forces remarquables de l’ingénierie cognitive moderne4 que de savoir promouvoir les impensés tout en les occultant.

Je souhaite insister à ce stade sur le fait que je ne prête aucune intention à ceux qui ont repris ce slogan à leur compte, chacun avait ses propres raisons et là n’est pas mon propos. Dit autrement, je ne les accuse en aucun cas d’avoir véhiculé sciemment les thèmes qu’impose pourtant cette formule.

Remarquons toutefois que proclamer «je suis Charlie» est bien différent de «je compatis avec Charlie» ou «je pleure Charlie». Il y a dans la première tournure l’affirmation d’une identité. Ainsi, lorsque je dis «je suis Français», je m’identifie à un groupe et ce faisant j’en exclus tous ceux qui n’en font pas parti. C’est une plate évidence, un truisme ridicule, mais se définir, c’est aussi en partie définir l’altérité, l’étranger : je suis Français, tu ne l’es pas. Je suis donc Charlie, soit.

Mais au fait ?

Il existe bien quelqu’un qui n’est pas Charlie ou qui ne veut pas être Charlie. Voici un des premiers impensés contenu dans ce slogan. Rassembleur car insignifiant, il est aussi discriminant.

Qui n’est pas Charlie alors ?

A minima, les terroristes islamistes comme le disent bien nos dirigeants, mais aussi plus largement tous ceux qui ne partagent pas nos «valeurs», ou qui, plus indistinctement, ne souhaitent pas, à tort ou à raison, les partager.

4Sujet d’un article à venr.

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