«Ce qu’il y a de plus remarquable chez les maîtres et maîtresses d’école, c’est leur talent de fasciner les mamans, naïves et stupides, et les papas imbéciles, qui croient sur parole la science qu’ils se donnent.»
Éloge de la folie, Érasme, 1521.


«Si on appelle conspiration tout désir de renversement accompagné de propos menaçants, assurément il y en avait une dans ce que nous venons de rapporter. Mais si on appelle conspiration un projet bien conçu, entre gens sérieux, voulant fermement atteindre un but, décidés à y risquer leur tête, et ayant combiné leurs moyens avec prudence et précision, il est impossible de dire qu’il y eût ici quelque chose de semblable.»
Histoire du consulat et de l’empire, Adolphe Thiers, 1861, t. XV.

«Penser contre son temps, c’est de l’héroïsme. Mais le dire, c’est le la folie ! »
L’impromptu de l’Alma, Eugène Ionesco, 1955.

Qu’est-ce qu’un complot ?

Rentrons sans détours dans notre sujet : qu’est-ce qu’un complot ? C’est un «projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes» d’après le TLF3. Rien que de très banal donc. Stricto sensu, un complot n’est donc pas nécessairement hostile et immoral.

Dans une autre acception, plus courante, il signifie, toujours selon le TLF : «dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution.» Cette deuxième acception n’est en fait qu’une restriction sémantique de la première, connotée négativement et appliquée aux affaires d’état. (ni conspiration, ni conjuration n’introduisent de nuance de sens décisive par rapport au mot complot, si ce n’est la notion de conjuration qui implique un serment. Ces mots sont donc plus ou moins en concurrence lexicale). On considère familièrement, en effet, que tout ce qui se dit derrière des portes closes est fort mal intentionné et à pour vocation de nuire directement aux intérêts de ceux qu’on exclut des débats.

Une réunion syndicale cherchant un moyen de faire plier une direction est ainsi littéralement un complot, si ce qui s’y est décidé n’est pas rendu public, tout comme l’est un conseil d’administration d’une grande firme cherchant à réduire ses effectifs sans en avertir son personnel ; et deux brocanteurs s’arrangeant la veille d’une foire sur le dos d’un confrère pour lui souffler la meilleure place complotent. Ce que tout le monde fait couramment donc, personne ne le dirigerait contre le bien public et ses représentants ?

Il n’existerait aucune délibération confidentielle visant un état ou un personnage public, nulle part ? Jamais ? Personne n’oserait l’affirmer sérieusement, comme le concède d’ailleurs aisément Karl Popper4, pourtant adversaire déclaré de la faculté d’une conspiration à se réaliser.

Complots il y a donc aujourd’hui, communément, comme il y en eut toujours.

De quels complots parlent alors les «conspirationnistes» et leurs adversaires?

Il y a ici une ambiguïté : qui sont les conspirationnistes ? Sont-ils tous identiques, atteints d’une même démence ? C’est ce que suggèrent les discours des différents commentateurs, sociologues et philosophes d’institution. Nouveau dialogue entre Folie et Sagesse alors ? Nous en sommes loin, j’en ai bien peur.

Passons rapidement sur le fait que les complots politiques avérés sont légions dans l’Histoire5, ce qui devrait d’ailleurs inviter à la prudence et à l’humilité toute personne criant à la psychopathologie lors qu’elle entend parler de conspiration.

Je ris d’ailleurs bêtement à imaginer une pièce grinçante où tous ces analystes6 de la manie conspirationniste suggéreraient à Allende, flairant le traquenard un certain 10 septembre 1973, qu’il vit, attention florilège ! un «délire paranoïde érotomane» dont la «réfutation est impossible par construction», dû principalement à «l’excès d’institutions» dans son pays, conjugué à «l’absence d’institutions structurantes». Qu’il cherche névrotiquement «une logique cognitive unificatrice» donnant accès à «une inexistante vérité cachée», s’offrant ainsi un moyen «d’expliquer ses échecs personnels» et «l’illusion de pouvoir changer les choses». Qu’il a également une «tendance à se positionner à l’extrême droite de l’échiquier politique», sa «cognition paranoïde» le poussant à «discriminer les étrangers», à la fois par «mal-être et par hyperanxiété cognitive». Il s’agit pour lui, bien sûr, «de la conséquence d’une tentative rationaliste visant au désenchantement du monde» transmuée subito «en réenchantement». Cherchez pas ! Un cinglé, Allende, on vous dit !

Mes railleries veulent-elles dire que tous les «conspirationnistes» ont raison ? Non. Qu’ils sont nécessairement sains d’esprit ? Pas davantage. Je n’imagine pas qu’il soit avisé d’admettre que des Réptiliens aient construit la Lune7, ou que les Annunaki aient bricolé l’espèce humaine par génie génétique8.

Ainsi, lorsque l’Européen fantasme sur une hypothèse «séléno-ophidienne», il y a effectivement lieu de le voir comme un gentil illuminé en proie aux errements logico-cognitifs proposés par nos universitaires9, i.e. : «tendance à accorder plus de poids aux preuves qui confirment les croyances de départ»10, «à mieux se souvenir des dernières informations, à prêter davantage attention aux éléments négatifs, à percevoir à tort des coïncidences dans des données, à réinterpréter et éliminer les faits en contradiction, à oublier de considérer la probabilité statistique d’apparition d’un phénomène, le post hoc ergo propter hoc11, etc.»

Mais lorsque l’ouvrier agricole Hondurien suppose un rapport entre le droit syndical de son pays et le géopolitique américaine, souffre-t-il des mêmes maux ? Et celui qui pointe le lien entre le prix actuel de l’énergie fossile et la guerre ukrainienne ? Qu’est autorisé à penser le Malgache qui voit 1,3 million d’hectares de ses terres arables rachetées par des sociétés sud-coréennes en 2008 sans qu’on l’accuse de croire aux Illuminati ?

Voici une première confusion malhonnête : unir dénonciation des complots réels et para-sciences12 dans un type de discours identique. Discréditer le premier en l’assimilant au second. L’opération est courante et bien rarement mise en lumière.

Pour notre part, faite cette distinction, notre propos ne concernera que la géopolitique.

Le fond du problème : un tabou moderne

Notre inconscient collectif abrite en réalité deux archétypes de complots. L’un est parfaitement établi dans la pensée commune quand l’autre est devenu un authentique tabou, un blasphème à la droite pensée, une dissonance cognitive en soi13.

Voilà ce qui est couramment admis : un cercle mafieux préparant l’assassinat d’un préfet en secret, des anarchistes complotant afin de poser une bombe au siège du syndicat patronal, des groupuscules d’extrême droite fomentant clandestinement quelque forfait raciste, des terroristes musulmans fous de dieu, infiltrés pendant plusieurs années et portant le masque de l’intégration, élaborant dans l’ombre un attentat sophistiqué et meurtrier ; ou encore deux amants projetant de tuer le mari de la femme infidèle pour en tirer profit, des syndicalistes se concertant discrètement sur la séquestration de leurs dirigeants, des réseaux d’espions dormants attendant de dérober des informations relatives à la sécurité nationale.

Admettre l’existence de ces complots s’étant produits par le passé à de nombreuses reprises est tout à fait raisonnable. Le corps social l’admet tellement bien d’ailleurs qu’il accepte en conscience des lois réduisant ses libertés (Patriot act, Plan vigipirate ,etc.) afin de s’en prémunir. Qu’ont en commun tous ces complots ? Ils émanent tous de sous-groupes en qui personne n’a a priori confiance. De surcroît, ces formations, quelle que soit leur degré de puissance, ne sont jamais les représentants de la volonté commune, les incarnations de l’État. Ce sont des «faibles» qui s’en prennent aux «forts». Nous les avons tout à fait associés inconsciemment à la duperie, au Mal. Il n’y a donc aucune dissonance cognitive à même de provoquer un déni de réalité.

Mais que se passe-t-il si les conspirateurs sont les dépositaires symboliques de notre confiance et de la vertu ?

Dîtes que les dirigeants syndicaux sont, en France, achetés par le patronat afin de faire taire toute revendication…la première réaction sera: «oh ! mais arrête ta parano deux secondes !». Pourtant, il s’agit là de faits tout aussi avérés14 que les séquestrations de dirigeants. (À titre personnel, j’ai milité longtemps pour la CGT sans jamais croiser un militant en accord avec la direction nationale…)

Tous le monde dira au comptoir que les élus sont corrompus, c’est le fameux «tous pourris», mais si vous pointez le fait que tel ministre de la santé travaillait pour tel groupe pharmaceutique, et que… on dira : «mais, ça, c’est encore la théorie du complot ! ». Dîtes que vos élus furent coupables en 2007 de haute trahison et de collusion avec l’étranger et là plus personne ne vous écoute depuis bien longtemps. C’est pourtant l’expertise des plus grands professeurs en droit constitutionnel15.

Curieusement, personne ne parle de prendre des mesures aussi drastiques qu’un Patriot act à la française contre ces pratiques.

Essayez d’expliquer que nos représentants cautionnent sciemment (il n’est pas impossible non plus qu’un nombre non négligeable d’entre eux n’y comprenne rien!) un système mafieux de création monétaire16 allant totalement à l’encontre de l’intérêt général et vous n’êtes plus très loin de l’internement pour schizophrénie hébéphrénique.

Mais on peut encore faire mieux ! C’est une information parfaitement disponible à tous que des services secrets étrangers rémunèrent des journalistes et des hommes politiques en vue de servir leurs intérêts. La NED, et d’autres fondations atlantistes, par exemple, salarient certaines de nos élites. Nous agissons tous en revanche comme si de rien n’était. Circulez ! Y a rien à voir ! Puis cinquante ans plus tard on dit : ah ouais ? T’as vu ? Un tel était un agent américain ! Certains17 , comme Udo Ulfkotte, l’avouent même explicitement, pris de remords, mais personne n’y fait réellement attention. Allez ! Ne cherchez pas à savoir de qui il s’agit ! Deux neuroleptiques, une tisane et au lit ! Ça ira mieux demain ! Personne ne nie plus pourtant la collusion entre politique, industrie, finance et mass media. N’empêche, rien y fait.

Nous concevons que nos gouvernements, nos médias nous ont mille fois abusés et ne servent nullement avec diligence nos intérêts objectifs. Et toutefois, se défier raisonnablement de ce qui apparaît de plus en plus distinctement comme une propagande éhontée, est mal perçu du corps social.

Je crois qu’en l’espèce nous sous-estimons l’importance de la dissonance cognitive dans l’explication de ce phénomène de rejet populaire pourtant à la frontière du paranormal.

Que le Faible complote mesquinement contre le Fort, certes. Il est parangon de bassesse, sa vilenie est notoire. Mais que la Noblesse se dégrade à rafler quelques pistoles ! Que le Fort (et non la brute hein!) ose supplicier le démuni !

Nous persistons inconsciemment à vouloir revêtir nos élites nouvelles de l’habit archétypal royal (sage, responsable, protecteur) et non de la couronne tyrannique (excès, immoralité, violence, injustice).

Ou alors est-ce par association avec la figure parentale, que nous, éternels mineurs des démocraties modernes, préférons ignorer la malfaisance de nos maîtres ? Faut-il y voir un substrat de culture chrétienne pour qui le fort ne saurait être malfaisant. Je ne saurais dire.

Mais le fait demeure. Là où la pensée antique prenait comme une évidence que le ploutocrate ne saurait défendre l’intérêt du plus grand nombre, nous nous offusquons à penser que nos banquiers puissent nous tromper. Là où le plébéien Romain trouvait légitime qu’un consul patricien plaidât pour les privilèges de son rang, nous ne voulons croire que nos élus votent des lois pro domo. Là où la mètis grecque (ruse) était le propre des puissants, pensons à Ulysse, nous persistons à rêver des chefs innocents, drapé de sainteté.

Si l’opinion peine à entrevoir comme plausible la conspiration des puissants contre les faibles, et est ainsi portée à considérer tout discours dénonçant les vices et crimes des élites réunies en conjuration, c’est en partie parce que cette réalité heurte ses représentations archétypales provocant une énorme dissonance cognitive. Et par suite, le déni.

(Partie 2) à suivre : Pourquoi y-a-t-il nécessairement des complots géopolitiques et économiques ?

1Ou au choix : théorie du complot, complotisme, confusionnisme, etc.

2Il y a certaines personnes dont on attend toujours le pire…et qui ne nous déçoivent jamais !

http://fr.wikipedia.org/wiki/Adolphe_Thiers

4Karl Popper, The open society and its ennemy, vol.2 Hegel and Marx, 1966.

Popper indique cependant que si les complots sont nombreux, ils ne profitent que très rarement à leurs instigateurs. Il ne considère cependant dans ces pages que les complots visant à destituer des puissants et en aucun cas des complots de puissants dirigés contre des faibles. L’analyse des ces pages vaudraient bien un article entier.

6 Wegnar-Egger, Bangerter, Taguieff, Kramer, Cockburn , Mencken, Rotter, Schreiber, Damblon, Redecker, etc.

8https://www.youtube.com/watch?v=51eUBqYlaRM ,Cela dit, les textes sumériens sont superbes et passionnants : http://etcsl.orinst.ox.ac.uk/

9Les rhétoriques de la conspiration, Représentations, Paris : CNRS, 2010.

10Wason, Peter C., On the failure to eliminate hypotheses in a conceptual task, Quarterly Journal of Experimental Psychology (Psychology Press) 12: 129–140 (1960)

12Voir à ce sujet le travail remarquable du cercle zététique : http://www.zetetique.ldh.org/

16Très clair et très progressif : https://www.youtube.com/watch?v=e4zFnEyKm3U

« Il est une chance que les gens de la nation ne comprennent pas notre système bancaire et monétaire, parce que si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin » Henry Ford


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