Les trois visages d’une double méprise, rapide voyage dans l’univers de la géostratégie.

Tout agent souverain1 vivant dans un environnement non coopératif (état, entreprise, parti, etc.) est confronté à l’obligation d’assurer sa survie. Il peut même assez légitimement chercher à diminuer les risques qui pèsent sur lui en éliminant ses ennemis et concurrents.

Nous pourrions nous affliger à l’infini sur le fait que ces entités n’aient pas choisi le chemin de la concorde, qu’elles n’aient pas su encore voir les bénéfices partagés de la coopération, nous ne changerions rien pour l’heure à la réalité des faits : des entités différentes existent, héritages de l’Histoire des hommes, et elles s’affrontent effectivement : concurrence entre producteurs, entre commerçants, rivalités partisanes, compétitions entre États.

Pour ce faire, chaque entité se fixe des objectifs, met en place des stratégies que soutiendront des tactiques opératoires formalisées et scénarisées. Tout cela a l’air bien pompeux et complexe mais recouvre toutefois une réalité particulièrement simple2 , comme nous chercherons à le montrer tout au long de cet article. Nous nous restreindrons, pour la clarté du propos, au champ des États souverains.

Je n’ai par ailleurs absolument aucune prétention à l’expertise sur ces sujets que je découvre avec passion depuis peu : ce qui suit n’est en aucun cas une leçon de géostratégie que je serais bien en peine de professer. J’ai cependant l’ambition de faire voir les quelques principes qui font tomber conspirationnistes et anti-conspirationnistes, tour à tour, de Charybde en Scylla.

Première méprise : sur la nature des objectifs.

Il paraît acceptable de dire que les objectifs des États varieront selon leur ambition et leur puissance. D’un bout à l’autre de l’échelle, certains se contenteront d’essayer d’échapper à la tutelle des plus puissants, quand d’autres se disputeront l’imperium mundi.

Prenons si vous le voulez bien un exemple, celui de la politique étrangère des États-Unis d’Amérique. Ce pays a connu ces vingt-cinq dernières années une puissance et une influence inégalées dans l’Histoire mondiale. Zbigniew Brzezinski3 fut le premier à déclarer en 19974que l’Amérique possédait sans partage les quatre grands leviers de puissance: les domaines militaire, économique (faudrait-il dire monétaire ?), technologique et culturel.

Imaginez-vous alors que le consensus régna sur les objectifs de cette Nation ? Pas même une seconde !

Différents groupes d’influence et think tanks cherchèrent à imposer leurs vues et lorsqu’ils trouvèrent l’oreille du Prince, les objectifs même purent varier ! À grand traits, Brzezinski et ses proches souhaitèrent longtemps maintenir cette suprématie by all means. Kissinger et son entourage, plus prudents, conscients que l’hégémonie ne durerait qu’un temps, voulaient préparer diplomatiquement l’avenir. Les troupes paléo-conservatrices prêchaient le retour à l’isolationnisme et la fin d’une politique étrangère aventureuse, quand l’école culturaliste d’Huntington préconisait de limiter l’imperium américain à certaines zones culturelles. A l’opposé, le camp néo-conservateur désirait pousser l’avantage acquis sans scrupule aucun par le libre échange contraint. Sans parler de l’opinion publique ! Que firent alors les États-Unis ? Un peu tout ça, selon les grâces et disgrâces des courtisans.

Voyez-vous, à ce stade, alors que nous n’avons encore évoqué ni stratégies ni tactiques, apparaît déjà l’écueil d’un certain conspirationnisme : celui qui imagine la permanence d’une volonté unique, concordante et providentielle et qui fait fi de cette diversité d’options. C’est le lieu commun du consistoire secret5 présidant aux destinées humaines et écrivant l’Histoire de sa «main invisible6», sorte de déraison dans l’Histoire7.

Mais à l’inverse, la diversité des volontés ne saurait signifier leur inexistence, comme le prétendent de trop nombreux anti-conspirationnistes. S’ils s’appuient sur l’argument solide de l’absence d’unification objective des vues d’un État, ils en viennent à oublier la pérennité de cet État dans le temps historique, le temps long, s’interdisant par la même toute pensée géostratégique. À les entendre, la géopolitique elle-même serait un complot farfelu. Nous en reparlerons.

Deuxième méprise : les stratégies et leur divulgation.

Il s’agit des conditions jugées nécessaires pour atteindre ses objectifs8. L’élection des stratégies suit le même protocole de choix que celui des objectifs : elles peuvent varier selon les décisionnaires, peuvent être multiples, voire même effectivement contradictoires. Par exemple, qui décide des grandes options stratégiques américaines : la présidence ? Le congrès ? La défense ? Les grandes fondations ? La CIA ?

Rappelons en outre une évidence : il n’y a rien de déraisonnable à échafauder des stratégies, toute entreprise le fait lorsqu’elle établit un buisness plan.

Nous donnerons ici deux exemples seulement de stratégies, et nous les prendrons encore dans la géopolitique américaine.

Pour Brzezinski et son école, nous l’avons dit, l’objectif était clair9 : garder l’imperium mundi en empêchant l’émergence de concurrents. Reprenant les conceptions des géostratèges Britanniques (Mc Kinder10, Homer Lea11) puis de Nicholas Spykman12, la stratégie majeure des États-Unis devait être d’éviter par tous les moyens qu’une puissance s’unifie pour contrôler le Heartland13, c’est à dire l’Eurasie. Les stratèges britanniques se pensaient en effet comme un empire maritime (Sir Walter Raleigh : «Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même») et ne voyaient comme concurrent possible qu’un empire continental auto-suffisant (pensez à leur réaction face au rapprochement Berlin-Bagdad au début du siècle dernier). Reprenant donc cette analyse à son compte, Brzezinski propose un série de sous-mesures stratégiques : séparer par un «fossé de sang» les pays latins des pays slaves (plutôt réussi non ?) ; rejeter (roll back) la Russie en Asie en créant le chaos en Ukraine et dans les Balkans eurasiens (sic) (le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Géorgie et l’Afghanistan. ), contrôler les nouvelles routes de la soie, ne jamais laisser la Russie se relever après 1991 ou au pire réussir à l’intégrer, appliquer un containement de type guerre froide à la Chine, bref, maintenir le Heartland divisé (instabilité générale au moyen-orient). Le problème de l’Europe occidental est pour lui réglé depuis 1957 par les planificateurs l’ayant précédé.

La doctrine néo-conservatrice, très influente sous l’administration Bush fils, est bien loin des considérations géographiques de Brzezinski. Elle se désintéresse de la Russie, considérée comme définitivement vaincue. Elle promeut l’idée farfelue de fin de l’Histoire14 de Fukuyama, union planétaire supposée dans la «démocratie libérale», que Roger Garaudy définit avec beaucoup de finesse comme un «monothéisme de marché15». Si l’objectif de faire perdurer l’hégémonie impériale américaine demeure, les stratégies changent profondément : usage de la force beaucoup plus systématique (Kagan16 en théoricien de la projection extra territoriale plaide pour le droit du Fort d’intervenir où il lui plaît et d’infliger une «désouverainisation» à toutes les autres nations du monde.), application étrange du state-building17 (i.e. : au lieu de contrôler des zones en maintenant les structures préexistantes, à la manière du colonialisme britannique, il s’agit ici de détruire entièrement toute structure constituante d’un État pour la remplacer par une société civile, classe moyenne supérieure, nécessairement acquise au libéralisme à l’américaine. On a vu en Afghanistan, en Irak et en Libye l’échec de cette doctrine.) , rôle accru de la martingale monétaire et du libre-échange contraint, dédain pour les institutions multilatérales pourtant très utiles à la politique étasuniennes par le passé, etc.

Nous pourrions évoquer, les doctrines culturalistes, historicistes, paléo-conservatrices, etc., afin de finir de démontrer l’immense diversité de stratégies proposées par les think tanks au dirigeants politiques, industriels et financiers Américains. Arrêtons-nous là cependant, des centaines de livres ont été écrits sur ces sujets, et nous ne saurions les résumer en quelques lignes.

Il m’importait seulement de démontrer que des propositions stratégiques opposées, au moins en partie, existaient et qu’elles pouvaient largement différer au sein d’une même entité souveraine. Notons que l’écueil dans lequel nous pouvons tomber au sujet des objectifs se rencontre à nouveau au sujet des stratégies (i.e. providence contre inexistence).

Vient maintenant une question passionnante sur laquelle achoppent nos conspirationnistes et leurs contempteurs : la publicité de ces stratégies.

Comprenons bien le problème : dans une compétition, il n’est guère favorable à quiconque d’éventer ses stratégies. Tout le monde en conviendra volontiers. Comment se fait-il alors que les intentions stratégiques des grands États soient si bien connues ? Voici quelques mauvaises réponses couramment entendues :

    • Ces stratégies nous sont connues car elles ont été éventées par des truth seekers ou des lanceurs d’alertes.

    • Ces stratégies nous sont connues car elles sont tout à fait bénignes.

    • Ces stratégies nous sont connues car elles sont des recommandations obsolètes.

Il apparaît en réalité que ces options sont connus du public justement du fait de leur pluralité. Lorsqu’un think tank ou un courant géostratégique se voit rejeté par le Prince, il lui devient nécessaire non seulement de critiquer publiquement les choix de ses adversaires, et ainsi de les faire connaître largement, mais aussi de faire étale de ses analyses propres. Les conseillers au pouvoir quant à eux ont le souci de se justifier afin de ne pas tomber en disgrâce mais aussi d’enjoindre le Prince à suivre davantage leurs recommandations. Ces débats se déroulent bien sûr au sein d’un petit groupe d’acteurs, petit groupe qui est cependant suffisamment large pour que quiconque souhaite avoir vent de ces disputes le puisse.

Il n’y a donc pas lieu, par exemple, de se gargariser d’avoir découvert et révélé que l’OTAN a pour stratégie de restreindre la sphère d’influence russe au maximum en prenant le contrôle des anciens États soviétiques, comme si cette information gisait ensevelie derrière le voile du secret au fond d’une officine confidentielle. La proposition est sur la table depuis bien longtemps.

À l’inverse, nombre de commentateurs, au premier rang de qui les journalistes des mass medias mais aussi nos élus, s’échinent à minorer le caractère crucial de ces grands choix stratégiques : d’abord en évitant d’en parler le plus possible, ce qui est, je pense, la source de la réaction paranoïaque des conspirationnistes découvrant l’existence de ces stratégies. Si cependant ils en parlent c’est souvent sur un ton badin : «dans la compétition internationale» , «dans le monde d’aujourd’hui» , «nos alliés», «nos objectifs», etc.

S’ils sont acculés par les faits, comme lors de la guerre d’Abkhazie en 2008, tout est fait pour nier l’évidence et dévier les regards : «ce que vous dites là, on dirait un scénario de guerre froide du siècle dernier ! Faut vous mettre à la page! De plus la Russie est aujourd’hui un partenaire ! Non, en Géorgie, il s’agit d’un état souhaitant rentrer de plain-pied dans la modernité sous l’égide de son jeune président Mikheil Saakachvili18, si dynamique !, bla, bla, bla…».Le coup d’état au Honduras en 2009 ? «Mais on en est plus au temps de la doctrine Monroe19 et d’United Fruits Company20 !» En somme, évidemment qu’il y a une géopolitique ! Mais elle n’est ni dangereuse ni immorale.

Les élites diplômées, dans leur grande majorité, étant les plus sensibles à la propagande ( = lecteurs de presse mais pas d’articles universitaires, peu sensibles à l’hétérodoxie, etc.), contrairement à un préjugé répandu, participent couramment de cette banalisation de la stratégie géopolitique. Il s’agit souvent pour eux d’une sorte d’art de l’équilibre mondial ou d’une sorte de management des lieux lointains qu’on réserve au tiers-monde.

La géostratégie est devenue pour eux une évidence impensée. L’impensé étant : «qui dit géostratégie dit conflit. Qui dit conflit dit guerre.»

Et ces guerres ne seront pas indéfiniment à l’autre bout du monde…

(troisième méprise en partie 3, « les tactiques et les scenarii »…)

1Pourquoi restreindre dans un premier temps notre propos aux états souverains ? Tout simplement parce qu’ils sont les seuls à être maîtres de leurs choix, mais aussi de leur moyens d’action. Ce sont les seuls véritables protagonistes.

2 Faisons ici une analogie simpliste mais claire : Un match de football oppose deux équipes qui ont le même objectif : gagner ; ou dans le pire des cas faire mach nul. Les deux formations n’auront pas nécessairement la même stratégie de jeu. L’une voudra, par exemple, baser son match sur une forte possession de balle et un jeu très horizontal de circulation, là où son adversaire cherchera la verticalité systématiquement et à imposer un défi physique. Notez que ces stratégies peuvent varier en cours de match au gré de leur efficacité. Il est cependant aventureux d’improviser une stratégie en plein match, comme on peut parfois le voir.

Enfin, des gestes opératoires auront été répétés et travaillés durement à l’entraînement, les schémas tactiques appris sur tableau noir et mis en place mille fois : les déplacements en bloc, le positionnement défensif, les phases d’attaques et les différentes combinaisons.

Mais malgré une maîtrise virtuose des gestes rien ne se passe jamais tout à fait comme voulu : mauvais contrôle, mauvaise lecture du jeu, vent, chaleur, blessure, pugnacité et inventivité de l’opposant, bref : adversité et incidence. En somme aucun joueur, ni spécialiste ne peut prédire l’intégralité du déroulement tactique d’un match, imaginer chaque séquence de passes, chaque fait de jeu, etc.

Le bon sens le plus élémentaire nous indique que dévoiler ses stratégies et tactiques n’est jamais un avantage. Une fois une stratégie et ses mouvements tactiques décryptés, il est bien plus facile de battre l’équipe qui les emploie.

4The Grand Chessboard : American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, New York, Basic Books, 1997.

5 Illuminati, Synarchie Agarthienne de Saint Yves d’Alveydre, Rose-croix antique égyptienne, manifeste des sages de Sion, etc.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9ories_du_complot_Illuminati

http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9ories_du_complot_ma%C3%A7onnique

6Il est une autre invisible hand dont il est par contre de bon ton d’affirmer l’existence au risque d’être rapidement déclaré amens ou haereticus.

7Je trouvais ce jeu de mot très mauvais et j’allais le supprimer, mais voyant mon illustre prédécesseur, je lui rends «hommage» dans le grotesque : http://www.bibliotheques-clermontcommunaute.net/s/search.php?action=Record&id=clerco_X220206

8 Si, par exemple, vous jouez au match de tennis face à adversaire qui vous est supérieur mais qui est moins endurant,

une bonne stratégie sera de chercher à faire durer les échanges pour l’épuiser et accroître vos chances de victoire. La manière exacte grâce à laquelle vous ferez durer les échanges ne relèvent pas de la stratégie mais des tactiques, dont nous parlerons plus tard.

9Il a depuis changé d’analyse dans Strategic Vision : America and the Crisis of Global Power , Basic Books, 2012. Il estime aujourd’hui que l‘imperium mundi est définitivement perdu. Il considère que les néo-conservateurs ont laissé deux puissances émerger : la Russie et la Chine. Pour lui, le monde est redevenu de fait multipolaire et les USA n’ont plus les moyens d’y répondre pour six raisons : le pays est irréformable, ne peux plus soutenir le coût des guerres, trop isolé idéologiquement, l’american way of life s’est écroulée, ses habitants n’ont plus de consentement à un véritable effort militaire, et ses élites ne valent plus rien. Pour lui, il faut maintenant que les USA se défendent des stratégies qu’il avait lui même professées par le passé. Il conseille aussi de faire tomber une des deux puissances, ne pouvant plus affronter les deux ensemble : il conseille à Obama la Russie comme cible première.

10http://fr.wikipedia.org/wiki/Halford_John_Mackinder « qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde »

14The End of History and the Last Man. Free Press, 1992.

15 Le Terrorisme occidental, Luxembourg, Al-Qalam, 2004.

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