Nous sommes le 26 février au matin. Le badinage prolongé des Unes de nos grands quotidiens se poursuit : lemonde.fr parle bien de réchauffement, mais climatique. Mac Donald n’aurait peut-être pas payé tous ses impôts… Libération.fr nous apprend que Bruxelles donnera deux ans à la France pour ramener son déficit à 3% ,merci, et le Figaro.fr juge important de souligner que Marion Cotillard sera aux côtés de notre président à Manille. Quant à l’Huma.fr, plus politique, merci, sa Une parle de la situation grecque.1

Et l’Ukraine au fait ? Rien à dire visiblement…

Moi qui ne suis pas journaliste, voilà pourtant ce que j’ai réuni comme informations en quatre heures à peine.

Je vous laisse seuls juges de leur importance.

  1. La question du gaz

    Ce mardi Kiev a décidé de couper la fourniture de gaz2 aux Républiques de Lougansk et de Donetsk alléguant qu’«ils font la guerre et qu’ils vont leur faire payer !». Oui, en plein hiver ukrainien. Il s’agit là du gaz venant de Russie, bien sûr, appréciez l’ironie. À cela s’ajoute un blocage, décrété par le gouvernement, de toute approvisionnement en nourriture de la région3. La Russie s’en est émue, légitimement à mon sens et la riposte ne s’est pas faite attendre. Le Kremlin laisse trois jour à Kiev pour régler ses factures avant de couper le robinet de gaz totalement4. Cela aurait bien sûr un impact direct sur l’approvisionnement en gaz de l’Europe comme le souligne Alexeï Miller, le directeur exécutif de Gazprom. Kiev n’étant pas en mesure d’honorer ses contrats, l’UE devra certainement payer.

  2. Les déclarations

    Ce 17 Février, durant une session plénière de la Douma, le député Vyacheslav Nikonov (Russie Unie), déclarait clairement que « Si Kiev violait les accords Minsk 2, la Russie se considérerait comme étant libérée de l’obligation de reconnaissance de l’intégrité territoriale ukrainienne ». Il ajoutait : « je ne conseillerais donc pas à Poroshenko , Yatsenyuk, Turchinov et compagnie de traiter cette question à la légère5

    La réponse de Poroshenko ne tarda guère et dès lundi, deux tweets6, en anglais, donnèrent le ton : «l’Ukraine n’abandonnera jamais ses droits à la souveraineté sur la Crimée.», puis «l’Ukraine regagnera le contrôle de la Crimée occupée ! C’est inévitable ! ».

    Ce mardi, sans doute pour détendre l’atmosphère John Kerry a accusé la Russie de «mentir droit dans les yeux7», pendant que Geoffrey Pyatt, l’ambassadeur Américain à Kiev, postait tweet sur tweet8 accusant l’armée russe d’envahir l’Ukraine, avec comme preuve ultime : «ma femme tient un petit commerce ici, et certaines personnes ont voulu payer en rouble ! Ils sont Russes!». Pendant ce temps, Ivan Vinnik, député à la Rada, tenait à mettre les point sur les i durant la célébration des célèstes cents9, en rappelant «qu’il n’y a pas de langue russe, il n’y a que le dialecte du nord de l’Ukraine !». Folklore !

  3. les tensions militaires.

    Rappelons à toutes fins utiles que le Kremlin a toujours dit que l’armement de Kiev par l’OTAN serait interprété comme une déclaration de guerre. Le ministère des affaires étrangères russe a encore rappelé ce mercredi 25 février10 que l’armement de l’Ukraine par l’OTAN «ferait exploser toute la situation» et que la «Russie ne pourrait rester insensible à de telles provocations» et répondrait «de manière appropriée.»

    Après qu’en janvier l’Anglais Sir Richard Shirreff, ancien commandant de l’OTAN, a évoqué «une guerre totale en Europe», l’Angleterre a déclaré ce mardi par la voix de son premier ministre James Cameron, qu’elle envoyait des troupes sur le sol ukrainien11, pour former l’armée nationale. Rappelons encore que le droit international interdit ce type d’intervention. Moscou s’inquiète de les retrouver sur le front.

Pendant ce temps le président Poroshenko, après avoir déclaré «je n’ai aucun doute que les USA et d’autres partenaires nous aideront en nous procurant des armes létales pour que nous puissions nous défendre», se rendait au salon de l’armement aux Émirats Arabes Unis12 et en revenait en ayant signé une vingtaine de contrats. Il est de bon aloi de se demander avec quel argent un pays ruiné peut se permettre ce type de dépense. Pour beaucoup, il n’est guère nécessaire de chercher la réponse bien loin. M.Poroshenko y avait rendez-vous avec Frank Kendall13, sous-secrétaire de la défense aux acquisitions, logistiques et technologiques. Pour Moscou, et pour toute personne de bon sens, les États- unis sont en train d’armer Kiev par le biais de ses alliés, afin d’alléguer que l’OTAN, n’y est pour rien14. La ficelle est un peu grosse. Au même moment, le ministre des affaires étrangères de Kiev et ancien ambassadeur au Canada,Vadym Prystaiko, annonçait que le pays se préparait à une « full-scale war against Russia»15(une guerre de grande envergure) et demandait l’aide du Canada !

En réponse à cette provocation, Moscou a décidé de fournir l’Iran en missile s-30016 si rien ne changeait rapidement.

La république de Donetsk, proclame pour sa part par la voix d’Alexander Zaharchenko, que les États-unis arment déjà Kiev, ce que le Pentagone dément17, même si les preuves d’équipements américains sont nombreuses. Si vous voulez un brin d’humour, jetez un coup d’oeil à l’affaire du radar anti-mortier18.

L’OTAN de son côté n’est pas en reste : le général Sir Adrian Bradshaw, a déclaré que l’OTAN se préparait à repousser une attaque russe19 et que les ambitions expansionnistes de la Russie pourraient rapidement devenir «une menace évidente à notre existence même», rien que ça !

En Estonie, a eu lieu une immense parade militaire nocturne aux frontières de la Russie, certainement dans un climat de paix et d’apaisement, quand en Lituanie, le gouvernement rétablit le service militaire obligatoire20.

Parlons enfin de la situation explosive autour de la ville de Marioupol21 où les combats continuent et qui pourrait bien sonner le glas de Minsk2. Le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius a prévenu mercredi qu’une attaque contre Marioupol ferait avorter tout le processus de paix et a demandé à Moscou de l’éviter. «Nous avons clairement dit aux Russes que dans le cas d’une attaque séparatiste en direction de Marioupol, la situation allait se dégrader considérablement, notamment en termes de sanctions».

Je suis bien en peine de dire ce qui s’y passe à l’heure actuelle, mais il semblerait que les deux camps soient déterminés à se battre pour la ville22. Une certitude cependant, la présence de soldats anglophones23.

Enfin, hier au soir, les forces ukrainiennes ont mitraillé le cortège du ministre de la défense de Donetsk24(désolé pas de traduction à l’heure actuelle).

L’OCSE semble assez inefficace dans le contrôle du retrait des armes lourdes et ne semble pas en capacité de remplir sa mission par manque de personnel. Elle n’ a rien eu à redire à la désacréditation de plus de cent médias russe en Ukraine25.

  1. Et les Ukrainiens ?

Ils sont bien peu nombreux à vouloir suivre le gouvernement de Kiev dans sa folie. Rappelons l’échec des conscriptions26, et le fait que les Ukrainien de l’ouest fuient le pays.

Hier, la ville de Karkhov, deuxième plus grande agglomération d’Ukraine, a refusé l’injonction de la Rada de voter la loi désignant la Russie comme envahisseur27 du pays, isolant encore davantage, si c’était possible le gouvernement central. Les soldats de retour de Debalcevo dénoncent l’incompétence et la lâcheté de leurs officiers28 : pour beaucoup, il s’agit bien là d’une horrible guerre fratricide, ce que nos médias essaient de cacher en créant une sorte de fossé culturel et historique entre les belligérants.

Enfin, la Hryvna, devise ukrainienne est en chute libre29 et l’économie du pays absolument effondrée !

Espérons de tout cœur que les souffrances y cessent au plus vite.

  1. Des analyses nouvelles tues par les médias.

Nombreux sont ceux qui s’inquiètent de la popularité de Poroshenko dans son propre camp. Son mauvais leadership, ses défaites militaires, son absence de compassion pour ses concitoyens, comme ici lorsqu’il rit de bon cœur durant un hommage aux morts de l’Euromaïdan30 font grincer des dents. Son défilé sous les huées à Kiev31 n’est guère rassurant. À tel point que certains s’interrogent sur un nouveau coup d’état à Kiev. Le président Ukrainien pourrait bien être débordé par sa droite comme l’envisage Jacques Sapir dans son article «peut-on sauver l’accord de Minsk32 ?».

Plus étrange, certain évoque une rupture entre la France et l’Allemagne d’un côté et les États- unis et la Grande Bretagne de l’autre33. Il est exact que l’absence de la Grande Bretagne a été remarquée à Minsk.

Cela répondrait à des intérêts objectifs. Que peut espérer l’Allemagne d’une guerre à ses portes contre un ennemi qu’elle ne saurait vaincre. En cas de guerre totale, comme l’évoquait récemment les Britanniques, il ne faudrait, semble-t-il que trois jours à la Russie pour prendre Berlin. Si cette fracture au sein de l’OTAN se confirmait, nous assisterions à une des redéfinitions géopolitiques les plus importantes depuis la fin de la guerre. Les faucons américains reprochent d’ailleurs vertement à la chancelière Merkel son manque de fermeté à l’encontre de la Russie34. À titre personnel, je n’accorde à l’heure actuelle que peu de crédit à cette hypothèse.

Dernière analyse lue récemment émanant du think tank de Ron Paul, le libertarien américain, qui voit dans la situation actuelle, une crise de Cuba inversée35.

Bref, il n’y avait rien à dire sur l’Ukraine aujourd’hui.

PS : désolé pour les nombreuses notes de bas de page, mais il me semblait important de sourcer les différentes informations présentes dans l’article. Je les ai toutes recroisées, vous pourrez aussi le faire aisément.

5 http://www.regnum.ru/news/polit/1896159.html (en russe). Traduction K.Q. : Si Kiev violait l’accord, la Russie pourrait refuser de reconnaître l’intégrité territoriale de l’Ukraine – un député à la Douma. Si Kiev violait les accords Minsk 2, la Russie se considérerait comme étant libérée de l’obligation de reconnaissance de l’intégrité territoriale ukrainienne. Durant une session plénière de la Douma, le 17 février, le député Vyacheslav Nikonov (Russie Unie) faisait remarquer que les accords Minsk 2 étaient une chance de paix en Ukraine et une chance pour l’Ukraine d’exister en tant qu’état : «S’ils ne veulent pas en tirer avantage, ce sera uniquement leur faute. Si l’accord est violé, la Russie peut aussi bien se considérer elle-même libérée de ses engagements, ce qui inclut la reconnaissance de la souveraineté de l’Ukraine et de son intégrité territoriale ; je ne conseillerais donc pas à Poroshenko , Yatsenyuk, Turchinov et compagnie de traiter cette question à la légère.» a dit le député à la Douma.

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