«L’école est en première ligne.[…]Il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves1. […] L’école est chargée de transmettre des valeurs

Najat Vallaud-Belkacem, 13 janvier 2015, réponse du ministre au parlement.

« Normativement, l’Occident, dans sa prétention à l’universalité, tient pour évident que les peuples du monde entier devraient adhérer aux valeurs, aux institutions et à la culture occidentale parce qu’elles constituent le mode de pensée le plus élaboré, le plus lumineux, le plus libéral, le plus rationnel, le plus moderne. Dans un monde traversé par les conflits ethniques et les chocs entre civilisations, la croyance occidentale dans la vocation universelle de sa culture a trois défauts majeurs : elle est fausse, elle est immorale et elle est dangereuse. […] L’impérialisme est la conséquence logique de la prétention à l’universalité. »

Samuel Huntington, The Clash of Civilisations, éd. Odile Jacob, 2007, p.343-344

«Là où la lucidité règne, l’échelle des valeurs devient inutile.»

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, 1942.

Inutiles nos valeurs ? Immorales, fausses et dangereuses ou bien rationnelles, belles et humanistes ? Remparts contre la barbarie renaissante, Charlie, pas Charlie, judéo-chrétiennes, cartésiannistes, démocratiques, éthno-centrées, républicaines, hélleno-romaines, occidentales, françaises, millénaires, peut-être nées de la Révolution, universalistes ou civilisationnelles ? Relativisme culturel ou ius naturale2 ?

Guignol’s band

Comment ça c’est pas clair ? Mais on parle de nos valeurs là ! Pas de la petite chicane de bistroquet, pas des bisbilles familiales où on s’empaille pour la bravade, le dimanche midi, avec le bon poulet de la grand mère et le petit aligoté bien frais ! C’est bien de la finasserie gauloise ça ! toujours à chipoter ! Dans pas long j’en vois déjà me baver qu’il faudrait y réfléchir encore à ces histoires de valeurs. Comme quoi ce serait savant et tout. Mais nos anciens, ils en avaient bien des valeurs non ? Pis des bonnes, tu vas pas dire ! Et que ça roulait et que le mariole qui la ramenait, il en avait bien pour son compte pas vrai ?

Y en a qui veulent peut être encore se brasser la courge à cogiter ces machins, mais moi j’ai pas le loisir de la baguenauderie. Ben non, pas le temps. C’est que je dois leur fourrer dans la caboche à vos gones moi ces valeurs ! Injonctions ministèrielles3 même ! Du sérieux et tout avec des documents rédigés par des huiles en hauts lieux, rien que des cerveaux. Grande mobilisation générale qu’ils nous ont dit à nous les barbacoles4. Y avait eu un peu de jeu dans le bousin, que ça branlait de toutes parts même, mais basta dorénavant ! Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir les mioches, que la Nation c’est pas le bastringue non plus, grands symboles, devises, morale républicaine à avaler pour que ça leur rentre dans leur cervelle.

J’ai bien vu qu’y avait des collègues qu’étaient un peu emmerdés. Pas des méchants. Eux y voulaient bien les défendre les valeurs du pays et tout le barda, c’était pas ça, mais fallait un peu qu’on leur dise quoi jaqueter aux mômes. Voulaient pas dire des conneries voyez et passer pour des ganaches ou des andouilles qui avaient pas fait tout bien.

Pour ça les chefs ils ont tout de suite compris. Illico nous ont convoqués en bataillons à des formations, des grandes Assises pour les valeurs de la République qu’ils ont appelé ça pour bien que les gens voient comme c’était considérable et solennel. C’était fini pour de bon de se fiche de la gueule du monde cette fois !

Alors nous on est venu avec nos cartables, un peu tête basse, comme une entrée au noviciat, parce que si on était là, c’est sûrement qu’on avait fait des couillonneries avant pour qu’on doive tout nous réexpliquer du début. Ils ont noté bien soigneusement nos noms en entrant, nous reluquant mauvais pour bien qu’on pige que les resquilleurs dérouilleraient sévère quand on s’occuperait de leur poire. On nous a dit d’aller nous coller dans la grande salle pas chauffée et de faire le planton. Y en avait qui rouscaillaient gentiment, faire ça le soir après le boulot franchement c’était pas chic.

D’autres un peu godiches attendaient fébriles la leçon du maître, bloc note sur les genoux et stylo bic aux lèvres, façon midinette. Les fayots qu’on s’est dit avec les copains !

Pis y avait ceux qui tiraient la gueule franco, récriminant notoirement la farce qu’on allait leur jouer sous peu. Mais ils le fermaient bien leur clapet, les pendards. C’est qu’ils devaient avoir des crédits plein le dos aussi avec les pauvres deux sacs qui tombent comme appointement. C’est ça les bonnes gens, ça a appris à fermer sa mouille pour pas avoir d’emmerdement. Pour l’ouvrir faudrait encore y croire. La résignation c’est pas à la portée du premier péquin et la fripouille, elle, elle saura jamais s’y faire.

Un orateur d’occasion nous offrit enfin son prêche : laïcité, liberté, égalité, démocratie, enseignement moral et civique, formation au numérique, qu’est-ce que ça foutait là personne n’osa trop demander, associer les parents et toute la société à la mission éducative de l’école, valeurs de la République . Un petit coup sur le racisme et l’antisémitisme et c’était fini.

Pendant qu’on se zieutait tous comme des crevettes dans un saladier se ramenèrent, pas gênées, les questions des camarades. Comment on fait nous dans notre pratique quotidienne monsieur, parce que là ça nous aide pas spécialement ? Vous verrez ça en réunion par équipes pédagogiques dans vos établissements qu’il a répondu du tac au tac, ça faut reconnaître qui s’est pas démonté le rombier.

Pis comme à chaque coup, y en a un qui donne dans le subtil parce qu’il a fait ses humanités. Ça doit leur démanger le fondement de ratiociner. Vous dîtes liberté par exemple monsieur, mais le lemme seul de liberté ne saurait incarner un objet eïdétique aussi vaste, sémasiologiquement parlant cela va sans dire . Il s’agit par quiddité d’une liberté contingentée et les élèves ne sont pas si sots qu’ils ne sachent relever un paralogisme si apert. Ça gloussa et pouffa à qui mieux mieux. Un monsieur du ministère en beau complet-veston et qui devait être bien calé fit les gros yeux au petit malin qui avait jargonné.

Notre rhéteur, lui, se borna à rappeler avec emphase et gravité que la liberté était un acquis de la révolution et que nombreux étaient ceux qui étaient morts pour elle. Plus de question, il fallait rentrer désormais.

Bravo tout le monde avait bien travaillé.

1NB : pour mes collègues enseignants : ne pas oublier de citer madame le ministre lors de votre prochaine inspection s’il vous est reproché une trop grande passivité dans la classe, un manque de mise en activité, ou encore une approche trop magistrale : «J’ai voulu éviter les questionnements des élèves.»

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