CLXXXVI
Le Basilic et le miroir
« mon regard par toi me tue »

Je m’éjouis, quand ta face se montre
Dont la beauté peut les cieux ruiner,
Mais quand ton oeil droit au mien se rencontre,
Je suis contraint de ma tête cliner ;
Et contre terre il faut incliner,
Comme qui veux d’elle aide requérir
Et au danger son remède acquérir,
Ayant commune en toi compassion?
Car tu ferais nous deux bientôt périr,
Moi du regard, toi par réflexion.

Maurice Scève, Délie – objet de plus haute vertu, Lyon, 1544.

«D’un côté le monothéisme du marché, qui atomise et affronte des individus, des groupes et des nations en une guerre de tous contre tous, appelée « libre concurrence ». La « croissance » des appétits rivaux, des inégalités, des violences. L’entropie, dérive vers la mort par la croissance du désordre.
De l’autre: la foi en l’unité de la vie. Une autre vision du monde qui donne à la vie de chacun son sens: un monde qui n’est pas fait de nécessité et de hasard, c’est-à-dire de ce qui n’est pas humain.»

Roger Garaudy, la reconquête de l’espoir, Ed. Desclée de Brouwer, 1993.

Nos valeurs donc. Celles de notre République bien sûr, ce sont elles qu’il faudrait rétablir en toute hâte et à grands efforts de volontarisme politique, afin de faire face à l’ombre grandissante du chaos civil. Pourquoi pas. Ça pourrait  paraître séduisant . Mais, tout de même. Deux questions me tracassent. De quoi nous parle-t-on au juste ? Et surtout, pourquoi la foi en ces valeurs se serait évanouie ? Il s’agit là d’une interrogation forcément préalable à toute entreprise de restauration. Si une tour s’est effondrée, mieux vaudrait savoir pourquoi, non ? Avant de la reconstruire à marche forcée. Et celui à qui l’on montrerait des décombres, n’aurait-il pas raison de s’assurer que jadis une tour s’était bien élevée en ces lieux ?
En cela, comme en toute chose politique désormais, nous ressemblons chaque jour davantage au médecin maquillant les symptômes pour mieux cacher le mal qui ronge son patient.
Hippocrate ou Diafoirus notre médecin ? Qu’importe sa probité, pour l’heure, le fait est qu’il ne voit pas d’où vient le chancre et comment il s’accroît. Sa cécité est parfaite.

Là où beaucoup se découragent à soigner notre société, je voudrais ici avancer un diagnostic invitant à la renaissance d’une détermination à espérer.
Mimant le regard de Méduse dans le miroir de Persée, nous rejetons les fruits véreux de notre propre jardin, nous trouvons laides et invivables les villes que nous laisserons en héritage, nous nous effrayons des enfants que nous avons mis au monde, nous réprouvons les valeurs de générations que nous avons éduquées et instruites,  nous condamnons ingénus les conséquences des choix que nous avons faits.
Nous nous dégoûtons des lésions purulentes s’ouvrant sur le corps que nous soignons. Or ces horribles plaies naissent autant de l’infection que des soins que nous prodiguons ; ces humeurs répugnantes jaillissant de la chair disent autant la grièveté du mal que la rémission future. C’est dans cette oscillation entre l’extrême occident des désirs et les aubes nouvelles qu’il faut régler nos vues.

Et par chance, il se pourrait qu’en chaque chose germe ce qui lui fera réponse.

C’est le φαρμακός (pharmakos) homérique « celui qu’on immole en expiation des fautes d’un autre » qui finit par signifier en grec classique à la fois remède et poison (φάρμακον).
Notre société ne fait que nous renvoyer ce que nous lui infligeons, notre jeunesse est le fruit de nos enseignements silencieux. Ils sont en cela les parfaits héritiers du monde que nous leur avons façonné.
Mais des mille dégoûts réciproques aperçus dans nos miroirs déformants pourraient surgir l’image inattendue de visages éblouissants, de nouveaux soleils, venus à l’aurore ranimer ceux que tout invitait au renoncement.

Derrière le rideau des discours…

Reprendre le bâton de pèlerin et retourner prêcher les valeurs de la république aux benêts récalcitrants qu’on dépeint tour à tour, selon les besoins et circonstances comme : sans repères, trompés par des tribuns populistes, pas intégrés, extrémistes, inconscients, capricieux, intégristes, beaufs, complotistes, incultes, sans dents, anti-américains primaires, passéistes, hétérodoxes, racistes, nationalistes, marginaux, fanatiques, illuminés, paumés, dangereux, laissés pour compte, racailles, gauchos, fachos, inadaptés aux exigences du marché de l’emploi, pas assez ci ou ça en comparaison de nos voisins si merveilleux…voilà le projet !
Seulement, cette pitrerie-là , voyez, ça fait plus de deux siècles maintenant qu’on la joue. Ça lasse et au bout d’un moment, ça énerve. Les histrions mandatés pour rejouer la saynète ont intérêt à aimer les tomates ! Certes, le décor de ce théâtre bouffon tient encore debout, mais à grands frais désormais. La salle se vide de représentation en représentation, les comédiens sont de plus en plus mauvais…changer de texte ? Non. Pas encore. Alors on augmente le budget, on met le paquet : costumes, orchestres, lumières, affiches partout, réclames sur toutes les ondes. Et si la comédie ne prenait pas cette fois ? s’inquiète-t-on soudain parmi les régisseurs. Panique ! Que viennent calmer les scénographes… pas d’affolements ! Restera toujours la tragédie…

Qu’y dit-on sur cette scène ? Des mensonges auxquels ne croient plus que ceux qui y ont intérêt. Quels sont-ils ? Vous les connaissez toutes, ces vieilles antiennes, mais les voici pour vous distraire.

Acte I
Lever de rideau
« Applaudissements »

« La France est une grande démocratie ! Et la démocratie réside dans le suffrage universel et la liberté d’expression ! » 1

Seulement voilà, la démocratie ne réside ni dans l’élection ni dans la liberté d’opinion mais bien dans le fait que le peuple vote lui-même ses lois (autonomos) et dans l’égalité d’accès à la parole publique (iségoria). On vous répondra alors, ça, c’était la démocratie directe de type athénienne. C’était possible parce qu’ils n’étaient pas nombreux ! Nous on est des millions ! Mais si vous leur demandez pourquoi, a minima, on n’administre pas les petites communes ou les arrondissements ainsi. Que répondent-ils nos grands démocrates ? En général, ils insinuent que vous êtes misogynes et esclavagistes parce qu’à Athènes, il y a 2600 ans, ni les femmes ni les esclaves n’étaient citoyens. Et en plus, imaginez-vous ! les étrangers n’avaient pas le droit de voter ! Contrairement à chez nous cela va sans dire2…
Ouvrez les manuels d’histoire de vos enfants pour y croire ! On y résume deux siècles d’expérimentations démocratiques, heureuses et malheureuses, par la seule figure de Périclès ! Si grand d’ailleurs, que si l’on n’y prête pas attention, on pourrait finir par croire que c’est lui qui sculpta le Parthénon et rédigea les chefs d’oeuvre littéraires de son siècle ! Oui, son, siècle, le siècle de Périclès, c’est comme ça qu’on l’appelle. Dehors l’Ecclésia, la Boulé, l’Heliée, les prytanes, l’ostracisme et la stochocratie3 ! Des grands hommes on vous dit ! En tous cas, rassurez-vous, tout est fait pour que ces petits d’onze ans à peine retiennent bien que la démocratie athénienne c’était mal, mais mieux que la tyrannie d’avant, mais moins bien que maintenant quand même.
En classe de terminale, on se gardera bien de dire, peut-être parce qu’on ne le sait pas, que Platon, Aristote ou Thucydide pour nos amis historiens, étaient de farouches opposants de l’institution démocratique, ce qui ne manquera pas de fausser durablement le jugement de nos futurs citoyens.

Les plus honnêtes de nos « républicains » avanceront quant à eux qu’on ne peut pas donner le pouvoir à n’importe qui et qu’il est nécessaire pour gouverner de posséder une certaine expertise, des compétences particulières. Laisser faire les gens, et bêtes comme ils sont, on courrait à la catastrophe ! Peut-être. Mais il s’agit en l’espèce d’un autre débat : celui qui cherche à savoir si l’aristocratie (le pouvoir aux meilleurs) est une organisation sociale plus efficiente que la démocratie. Curieusement, la plupart des défenseurs de l’aristocratie refusent d’admettre qu’ils ne sont pas démocrates et sont les plus ardents promoteurs des démocraties modernes. Faites en l’expérience autour de vous…

La réalité est bien entendu toute autre, et tout amateur de science constitutionnelle le sait : la notion même de « démocratie représentative » est un oxymore. Une constitution qui prévoit l’élection de dirigeants non révocables est une oligarchie. Vous vous dîtes que je délire ? Voyez vous même : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie, et la France ne saurait l’être, le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » Voilà ce que déclarait Sieyes, père de nos institutions, le 7 septembre 1789 à l’assemblée. Ou encore Aristote (Politique, IV, 1300b4-5) :  « Les élections sont aristocratiques et non démocratiques : elles introduisent un élément de choix délibéré, de sélection des meilleurs citoyens, les aristoï, au lieu du gouvernement par le peuple tout entier. »

La démocratie n’a jamais été un projet politique dans notre pays, si ce n’est peut-être entre 1793 et 1794. L’intention constitutionnelle a toujours été de donner le pouvoir politique à un petit nombre, aux détenteurs du capital et du levier monétaire. Pour une illustration amusante, prenons notre si célèbre déclaration des droits de l’homme de 1789 où une seule chose est désignée comme sacrée : la liberté ? L’égalité ? La nation ? La vie sûrement ? Non, vous n’y êtes pas. La propriété4 parbleu ! Et il se trouve que la plupart des théoriciens ploutocratiques ont jugé que l’élection était un outil bien utile. Plus de deux siècles d’Histoire montrent, je crois, que l’élection ne sait pas donner le pouvoir au plus grand nombre. Pourquoi ?  Peut-être, comme le suggère un autre grand démocrate, Alexis de Tocqueville parce que : « Je ne crains pas le suffrage universel : les gens voteront comme on leur dira. »  En somme, nous demeurons, aujourd’hui comme hier, hétéronomes, c’est à dire que nous subissons les lois écrites par d’autres, dans une sorte de coup d’état permanent qui ne dit pas son nom.

Vivre sous les lois d’un tiers, me direz-vous, qu’importe ! Si elle sont douces. Peut-être, mais elle ne le sont plus, si elles l’ont été un jour. Alors, plus ces lois nous humilient, nous briment et nous appauvrissent, plus nous prenons conscience qu’elles n’émanent pas de notre volonté. Lors de la dernière réelle occasion où le peuple vota, en 2005, la vox populi fut piétinée et conspuée : raciste, stupide, ignare, apeurée, inconsciente ! Puis elle fut souillée en 2007, où le parlement réuni à Versailles, tout un symbole, abandonna ce qui lui restait de vergogne en signant un traité abjecte qui avait été rejeté par une large majorité de citoyens. Le déni empêche encore la plupart d’entre nous de voir ce moment pour ce qu’il est : un acte de haute trahison, un coup d’état. C’est pourtant ainsi, j’en suis certain, que l’Histoire retiendra cette date. La plaie laissée béante dans le corps social depuis ce jour ne cesse de saigner. Quelque part, tout le monde a bien compris que nous serions traités à coup de triques désormais, puisque nous ne savions pas nous tenir.

Alors quoi ? Et bien, nous ne venons plus au  grand théâtre républicain. On commence à jouer, par petites troupes, dans des caves, sur des planches improvisées, des pièces nouvelles, à déclamer de nouveaux textes, en amateurs. On en ressort même de très anciens qui n’étaient plus montés depuis des lustres. Certains trouvent ça de bonne qualité, malgré l’absence de subventions. On arrive plus à voir une production officielle, les ficelles sont trop vulgaires. L’écho va grandissant, pas de censure, ni de critiques rémunérés. On commence à y prendre goût.

Dites-moi ? Que faut-il répondre au lycéen qui vous dirait ce que je viens d’écrire ? Qu’il se pose trop de questionnements ? Qu’il est conspirationniste ? Dangereux ? Qu’il n’y connaît rien ? Que voter c’est important ? Civique ? Moi, j’ai pas le coeur… désolé.

Alors, oui, dans cette révolte nouvelle contre les maîtres et les prescripteurs de fausse vertu, on voit bien des choses étranges : des jeunes royalistes éduqués, des communistes nationalistes, des stochocrates, des nouveaux convertis très fervents, musulmans et catholiques, des antisionistes, des oligarques convaincus, des économistes hétérodoxes, des antiaméricains, des nationalistes, des complotistes si vous voulez, des paumés aussi, de tout en définitive. Mais bien peu de socio-démocrates… On peut ne pas aimer leur dégaine, leurs idées et leur culture. Je comprends aussi que ces éruptions de pensées libres fassent peur. Mais elles sont autant de sources intarissables qu’on ne peut contenir que par la violence. Elles ont pour point commun le rejet impérieux du mensonge démocratique occidental, comme tout corps sain cherche à  combattre le mal dont il est atteint. Elles sondent, à tâtons sûrement, d’autres voies, pour rebâtir sur les ruines dont elles ont héritées. Qui sait ce qui adviendrait de l’union syncrétique de ces courants éparpillés, comme mille rivières finissant par ne former qu’un immense fleuve impétueux.

Les brimer, c’est faire disparaître, à coup sûr, tout avenir différent de notre présent.

Mais basta maintenant ! Il est l’heure de siffler la fin de la récréation. Au grand théâtre républicain, ils ont fabriqué et fait venir des monstres, terribles et hideux. Revenez ! C’est épouvantable ! Vous pouvez pas nous lâcher face à l’atrocité, la bête nous dévorerait tous. Vite ! Union dans les valeurs du grand théâtre républicain ! Les saltimbanques et bonimenteurs battent le rappel. Voyez ce qui se passe quand vous en faites qu’à votre tête ! Sans vous, des harpies, des hydres et des griffons apparaissent de toute part.

Peut-être aussi des basilics. Ou des chimères…

                                               Fin du premier acte

1 – Sur tout ce sujet voir l’incontournable Plan C de Monsieur Chouard : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/

2- Pour preuve, ce long débat et particulièrement à partir de la 25″min : http://www.rencontrescapitales.com/…

3 – http://fr.wikipedia.org/wiki/Tirage…

4 – Art.17 : La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, etc. http://www.legifrance.gouv.fr/Droit…

Publicités