« Les guerres civiles prennent leur esprit dans les causes qui les ont fait naître. »      Guillaume Raynal, Histoire philosophique, 1770.    


Alors c’est ceci que nous sommes devenus.

Plus un seul crépuscule désormais qui n’ensevelisse avec lui, dans son dernier occident, un flot de déshonneur et d’ignominie.

Il aura donc fallu des siècles pour que la lâcheté l’emporte un jour sur la souffrance des hommes.

Endurer l’empire des misères de notre temps, épouser les malheurs qui se donnent aux vivants pour seule fortune, passer sans cesse des serres d’un Aigle aux griffes noires d’un autre, espérer, tête basse, voir son étendard s’éloigner et nous affranchir, peut-être… Est-ce bien nous ? Est-ce bien le destin que nous nous sommes choisi ?

Ce sinistre autour ne change d’aire pourtant qu’afin d’accroître sur ses proies son emprise ! Combien de fois avons-nous cherché à fuir sa prédation ? Combien de fois, nous croyant libérés, sommes-nous retombés sous son joug ?

Est-ce sur la foi de cette sévère leçon que nous avons abdiqué ? Le genou plié par le poids des défaites et des morts, notre corps finit tout entier par mordre la poussière et abjura pour mendier la paix et la douceur.

Mais, d’excuses en renoncements, un astre obscur présidant au désespoir commença son assomption. Devenu invincible en son zénith, il fit nos matins plus sombres et le ciel voilé déploya sur nos têtes un immense linceul sans couleur.

Au fil du temps, nuit après nuit, il devint malséant d’évoquer le souvenir du soleil. Parler bonheur aux suppliciés ! N’avez-vous pas honte !

L’espoir devint une marque de naïveté juvénile, l’ironie remplaça l’esprit, la crainte détrôna le respect et la bonté finit par dire la faiblesse.

Le cri de libération du contr’un1 sorti de la bouche d’un enfant, à l’aube de ce nouvel âge de fer, fut remplacé par la litanie asservissante du contre tous. Nos humanités anciennes charriaient encore l’héritage doré de ces aspirations magnifiques. Ne souffrant plus ce lien ancestral devenu douloureux, on saccagea ses autels frénétiquement. On scella les huis de ses sanctuaires comme on fermait autrefois les portes du temple de Janus2 : en priant pour la quiétude.

Et dès lors, que subsista-t-il de volonté chez ceux qui avaient les armes pour percer à nu l’indigence de leurs frères ?

Connurent-ils seulement, de temps à autre, cet accablement qui naît du devoir ?

Bien de ces cœurs éclatèrent de chagrin en sonnant vainement le cor de la révolte. Les survivants se muèrent en stoïciens de pacotille. Oubliés Thraséa, Caton d’Utique, Heluidius Priscus ou Sénèque dans leurs sacrifices exemplaires contre la tyrannie. Ils ne prêchèrent aux foules désemparées qu’un vulgaire non pareo deo, sed assentior3 dévoyé. Et en tirèrent profit.

On en vint à professer que l’ordre du monde était une loi perpétuelle, et qu’il était contre nature et imprudent de ne pas s’en accommoder. On enseigna partout combien les volontés populaires étaient capricieuses et sottes ; comment les humeurs roturières, invariablement extravagantes, n’avaient su qu’enfanter des monceaux de cadavres innocents. Le sang n’avait jamais versé que pour couronner d’infâmes tyrans malfaisants. Avez-vous compris ? Vous ne ferez plus d’histoires maintenant, n’est-ce pas ?

Mais, tout de même, demeurait un terrible malaise et les remords nous étreignaient. De la profonde fosse commune où nous avions enseveli nos désirs s’exhalait un parfum délicieux. Mais ne pouvant plus entendre l’appel que nous avions mis en terre, nous conservâmes seulement la trace d’un mal inconnu.

Et nos vies devinrent hantées par le spectre de regrets incertains. Il fallut oublier pour continuer à vivre et personne n’osa plus parler de sa blessure.

Il fallut s’étourdir à en perdre haleine, s’abrutir pour faire taire notre malheur. On se jeta corps et âme dans un hédonisme travesti. Oubliés le scepticisme, le matérialisme raisonnable du cyrénaïsme4, et avec eux tout ce qui en faisait une école de vertu !

Notre nouvel hédonisme serait un idéal, une eschatologie ! On ouvrit des églises à la gloire de jouissances sans lendemain, d’ivresses sans extase, d’orgies sans magie, de communions sans êtres.

On répudia dans les tréfonds des musées, comme des vestiges anodins, la douceur d’Isis, la grâce mariale et les sortilèges de Cypris5 pour vénérer des corps féminins sculptés pour le plaisir, qu’on remiserait sans ambages une fois fanés. Déchue, la maternité dut elle aussi s’incliner devant ces icônes à peine fraîches.

On façonna des idoles pour le culte de l’égoïsme, et il advint que l’insensibilité, la prétention et la brutalité apparurent comme des valeurs considérées. La futilité et les possessions vulgaires furent signes de distinction.

On fit mine aussi de se rallier aux motifs menteurs de la trame qu’on filait ensemble de couleurs chatoyantes, et qu’on défaisait honteux dans la solitude du soir venu.

On voulait croire éperdument que le carnaval durerait toujours.

Dans ce chaos consenti, où l’on s’amusait à dénigrer la conséquence et la solennité, où l’on se riait des scrupules commandés par la dignité, on ne sut bientôt plus reconnaître ceux qui jouaient de ceux qui étaient fous.

À force de feindre d’incarner Narcisse, on en avait oublié son destin : s’abîmer dans sa propre image. Ceux qui dans leurs appétits sauvages avaient connu l’involution la plus rapide, les plus dégénérés d’entre nous, prirent le pouvoir sans coup férir et dans l’indifférence. Ils ne semblaient guère plus difformes et grimaçants que les masques que nous avions revêtus.

Nous vivions désormais dans une nature seconde, dans un enfer artificiel. Afin que cet univers d’illusions perdurât, nous ne voulions pas nous renier encore une fois, il fallut dissimuler les fruits de la Nature première. Il advint alors bien des choses étranges.

On écarta les infirmes, les fous, les mourants et les vieillards de la vie commune. On construisit des lieux où on les cloîtra, afin qu’ils ne gâchent pas la réjouissance démente de l’homme nouveau. La laideur sortit de l’Histoire.

On s’apprit mutuellement à ignorer la misère dans nos rues, à marcher au milieu des mendiants en guenilles qui dépérissaient, sans s’arrêter ni compatir. On ne voulut plus du spectacle de la déchéance et de la prostitution sordide auxquelles se livraient certains pour survivre, alors on les rejeta dans les confins des métropoles. La construction sociale, dans sa perversion achevée, priva les plus pauvres de travail honnête et n’eut cure de leur dénuement.

On oublia que notre labeur servait à nous affranchir des tourments liés à la condition humaine, qu’il avait été la promesse du bonheur. On accepta qu’il se réduisît à un instrument de lucre ou de subsistance.

On fit mine d’ignorer le nombre grandissant des enfants qui mettaient fin à leur jours et on tut l’épidémie d’effondrements et de dépressions que cette aliénation entraînait. Aux cortèges hypocrites qui orchestraient l’acclamation de l’individu avait succédé une solitude malheureuse.

Des générations entières vinrent au monde et fleurirent en n’ayant jamais pénétré l’autre côté du miroir. On commença à s’alarmer des monstruosités engendrées par la société. On se plaignit partout, partout on s’inquiéta. Mais on ne fit rien.

La vie n’étant plus sacrée, la mort, cette fin dernière qui avait structuré l’humanité depuis la nuit des temps, devint une ombre angoissante, une idée décharnée. Ainsi que l’on ne voyait plus la terre faire germer les moissons, que l’on ne voyait plus l’abattage des bêtes dont nous nous nourrissions, on se mit à cacher les corps de nos défunts. On ne les veilla plus. Les vivants ne touchèrent plus le bras glacé de leurs ascendants, ne connurent plus l’odeur de la décomposition.

La vie et la mort étaient devenues des abstractions. Bien sûr, on vivait et mourait encore, mais quel sens cela avait-il ?

***

Nous avons tout vendu pour notre confort, nous avons tout concédé pour ne plus avoir à souffrir. Nous voulions tellement que le monde nous oublie.

Mais l’Aigle n’oublie pas de saisir ce qu’on lui abandonne. Nos plaintes, pourquoi les dire encore ? Elles sont aujourd’hui connues de tous : notre soumission, la misère, la cruauté de nos maîtres, les humiliations et les lois iniques, la concurrence de tous contre tous, le dessaisissement de nos droits, les mille mensonges servant à nous dresser les uns contre les autres. L’inhumanité.

Pourtant, autour de moi, dans le grand corps du peuple, je ne vois que des gens de bien. Personne qui ne soit révulsé par la marche atroce des choses, personne qui ne veuille renverser l’ordre du monde.

Alors, pourquoi ? Pourquoi sommes-nous si désemparés ? Nous avons déjà entendu vingt fois les mêmes faux-fuyants en réponse et je ne les vous servirai pas à nouveau.

La vérité, c’est que nous sommes lâches.

Nous avons peur qu’on nous ravisse le peu que nous avons et nous restons tétanisés. Nous nous cachons pour profiter d’une soirée passée à entendre rire nos enfants au fond du jardin, pour continuer à jouir de l’affection des personnes qu’on aime.

Nous nous cachons pour continuer à espérer ne pas être broyés, un jour, par la folie de nos maîtres, et c’est notre honte et notre désespoir.

Il faut être bien naïf pour croire encore que ce jour ne viendra jamais.

Certes, nous n’avons pas été forgés dans des flammes assez ardentes pour ne pas connaître la peur. Certes, nous n’avons pas le courage de tout risquer encore. Mais au fur et à mesure que les nuages s’amoncellent, nous avons encore le temps de nous révolter pour sauver le peu qu’il nous reste, notre honneur.

L’honneur de la dignité humaine.

Si nous ne le faisons pas pour cette raison, nous le ferons, comme maintes fois dans l’Histoire, trop tard, et par nécessité.

Alors, nous aurons tout perdu.


Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie, 1549. Le titre de ce formidable essai a d’abord été  »le contr’un ».

5Autre nom d’Aphrodite.

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