Réflexions sans filets ni prétentions.

D’aucuns prédisent de bien mauvais jours à venir pour l’Allemagne1. Et ils ont peut-être raison. Elle doit faire face à un vieillissement important de sa population, les générations ne se renouvellent plus depuis des lustres (fécondité 2013 : 1,4), les lois Hartz2 et le traité de Lisbonne ont fait apparaître de nombreux travailleurs pauvres et ont amplifié la misère populaire, la vétusté des infrastructures due à la surcapitalisation inquiète, la déflation menace, etc.

Si l’économie allemande a su tirer profit de la politique monétaire de la BCE, qui a mécaniquement asphyxié ses concurrents européens, vient maintenant l’heure de la reddition des comptes. Et elle prend la forme d’une alternative perdant-perdant : soit finir d’étrangler et d’humilier les autres pays de la zone euro par le maintien de politiques d’austérité déflationnistes , au risque donc de ne plus avoir de clients, soit adopter une logique de transfert de richesses vers les zones sinistrées de l’UE. La situation, présentée ainsi, a tout du dilemme : chuter pour avoir plumé ses acheteurs, cas typique de déséquilibre proie-prédateur, ou payer, espèces sonnantes et trébuchantes, afin de préserver son hégémonie. Notons par ailleurs qu’il s’agit ici d’un des arguments les plus convaincants en faveur de la fin prochaine de l’euro.

Ces analyses pessimistes semblent ainsi difficilement réfutables, sauf à imaginer d’importants bouleversements macroéconomiques et de l’ordre géopolitique.

Enfin, les événements récents mettent l’Allemagne face à sa principale contradiction : comment rester, de manière indéfectible, pro-américaine géostratégiquement tout en étant très liée à la Russie économiquement ?

Pour s’imaginer un autre destin, à supposer que cette volonté existe encore chez ses élites et dans le corps du peuple, l’Allemagne pourrait tout à fait profiter de la situation actuelle.

Dans cette optique, nous pourrions envisager deux scenarii potentiels.

1 – l’Allemagne rompt avec Washington. L’hypothèse est à première vue très peu crédible, c’est certain. Cependant, il existe de nombreux facteurs objectifs qui devraient faire tendre Berlin vers cette solution :

  • La première de ces raisons est bien entendu la situation de tension avec la Russie. S’il est probable que l’Allemagne ait joué un rôle dans la révolution orange et l’euromaïdan, elle n’avait pas pleinement mesuré la détermination américaine à enflammer l’Ukraine et à risquer un conflit d’importance.

    Or l’Allemagne a légitimement peur de la Russie et ne souhaite pas s’exposer inconsciemment.

    En cas de conflit majeur, la Russie est à ses portes et la guerre aurait lieu en Mitteleuropa, soit dans sa zone d’influence principale. Et même sans aller jusqu’à ces extrémités, l’instabilité Ukrainienne lui coûte très cher. L’Allemagne importe 35% de son pétrole et 30% de son Gaz de Russie. La Russie est aussi le premier exportateur mondial de matières premières industrielles.

    Elle était devenue le Hub de distribution des énergies fossiles venant de l’Est pour toute l’Europe central. La construction d’un Southstream par Gazprom3 (un pipeline passant par la Turquie et la Grèce afin d’approvisionner l’Europe) faisant suite au conflit, est pour elle un préjudice important. Les sanctions la handicapent aussi fortement, puisqu’elle est le premier pays exportateur vers la Russie.

    L’Allemagne a-t-elle réalisé qu’en imposant ce conflit, les États-Unis faisaient coup double ? Affaiblir et la Russie… et l’Allemagne !

    Faut-il ainsi comprendre la volonté de Mme Merkel de chercher à régler le conflit au plus vite, et sans l’aide des États-Unis, via les négociations  »format Normandie » et l’accord Minsk 2 ?

    Le Spiegel4, habituellement plus circonspect, dénonce régulièrement  »les mensonges de l’Otan incriminant la Russie » et accuse  »les Américains d’anéantir les efforts européens pour la paix ». La presse allemande fait régulièrement part de  »l’inquiétude du gouvernement. »

    L’Allemagne a-t-elle pris conscience que son principal allié ne l’était qu’en vue de ses propres intérêts ? Comment avoir encore confiance dans ce partenaire prêt à vous sacrifier ?

  • l’Allemagne a d’autre part acquis une puissance économique importante grâce à l’UE. Or, cette puissance dépend en grande partie de ses exportations, qui représentent aujourd’hui 50% de son PIB, contre seulement 24% en 1990. C’est dire l’importance de la pérennité de ces échanges. L’Allemagne a donc besoin d’un monde en paix et stable pour continuer d’avoir des acheteurs. Le chaos semé aux quatre coins du monde (Ukraine, Moyen-Orient, tensions OTAN- Chine, etc.) par les États-Unis est donc légitimement vu d’un mauvais œil par le capitalisme Allemand. Par Ailleurs, Berlin a aujourd’hui la mainmise sur la Mitteleuropa et sa main d’oeuvre qualifiée bon marché. L’installation américaine en Pologne et peut-être demain en Ukraine rentre en conflit avec la possibilité d’un impérialisme germanique.

  • L’Europe ne représente plus que 40% du volume de ses exportations et les politiques d’austérités et de rareté monétaire ne feront que diminuer ce chiffre. L’Allemagne a besoin de continuer à croître sur le marché asiatique et plus généralement à l’Est. C’est d’ailleurs le sens de son adhésion à l’AIIB5 (Banque de Développement des infrastructures en Asie). La chancelière a par ailleurs déclaré que l’adhésion à l’UEEA (Union Éconnomique Eurasiatique) était tout à fait compatible avec une collaboration économique avec l’UE. Cela montre bien que Berlin n’a aucune envie de renoncer à ces marchés.

    Continuer de suivre Washington dans ses politiques de sanctions et de déstabilisations pourrait finir par lui nuire et lui faire perdre ses clients.

  • Enfin, l’ordolibéralisme allemand n’a que peu goûté les déboires de la crise de 2008 venue de Wall Street et de la City. Francfort a dû se résoudre à une sorte de QE, abomination dogmatique, pour sauver le système interbancaire ! L’Allemagne sait aussi que la crise financière est loin d’être finie. Quitter le navire avant qu’il ne sombre et sortir du Dollars pourrait être une forte tentation… et pourquoi ne pas rejoindre la NDB des BRICS ? Le monde en serait assurément changé.

À ces facteurs objectifs s’ajoutent des dimensions plus subjectives :

  • Les écoutes de la NSA6 et toute l’affaire PRISM est très mal passée dans l’opinion allemande. Au point peut-être de provoquer un rejet important des USA. Cet événement n’a fait que mettre à jour la vassalisation de fait que subit le pays, comme l’avait souligné peu avant Vladimir Poutine7. De plus, les négociations secrètes autour du Tafta ravivent la colère outre Rhin. De l’aveu même de Pascal Lamy8, l’opinion allemande est le plus grand obstacle à la ratification du traité.
  • Il semblerait ainsi qu’un esprit, une fierté patriotique soit en train de renaître en Allemagne. Le président de la république allemande, Joachim Gauck9, a déclaré à Munich début 2014 que  »l’Allemagne n’est pas une île qui peut rester en dehors des conflits politiques, économiques et militaires » et avait annoncé  »la fin de la politique de retenue militaire. »

    Ce premier Avril, partout on a célébré la figure de Bismarck10 avec enthousiasme ! Qui eut cru ceci possible il y a encore dix ans ? La France a-t-elle honoré la mémoire d’un seul de ses  »grands » hommes ces dernières années ? Voilà bien une différence importante !

    Ainsi le Budget de Défense de l’Allemagne (32,4M) n’a cessé de croître pour dépasser cette année celui de la France pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale. La volonté de puissance est affichée.

    De plus, comment comprendre la récente proposition de Jean-Claude Junker de mettre rapidement sur pieds une armée européenne ? À qui cela profiterait-il ? À l’Angleterre, à la France, à l’Italie ? Non, à l’Allemagne bien sûr ! Que lui manque-t-il d’autre pour avoir accès au statut de grande puissance ?

    Et que dire de l’arrogance dont font désormais preuve les dirigeants allemands auprès des PIGS, sinon qu’elle trahit un orgueil national retrouvé ? Même la l’Angleterre11 n’est plus à l’abri du dédain germanique ! N’abordons même pas l’émergence de Pegida12

Ce scénario est extrêmement risqué mais pourrait être très fructueux.

Les États-Unis ne sont plus capables aujourd’hui de contrôler militairement les nombreuses zones d’instabilité et se redéploient massivement dans le Pacifique pour contenir la Chine. Se placer sous le bouclier atomique chinois ou russe serait une option, et on voit mal aujourd’hui, par quelle propagande, le Pentagone pourrait convaincre l’opinion américaine d’une guerre en Allemagne !

C’est à mon sens la manière dont l’Allemagne pourrait sortir du cercle vicieux dans lequel elle est aujourd’hui enfermée.

2 – l’Allemagne reste un gouverneur régional américain… et après ?

C’est, je crois, l’option la plus probable, sauf en cas de conflit direct entre la Russie et la Junte ukrainienne, ou de détérioration catastrophique des relation sino-américaines.

  • Il faut garder en mémoire que l’engagement de l’Allemagne auprès des États-Unis est (était?) probablement plus important à ses yeux que son engagement au sein de l’UE. Les deux pays sont liés depuis longtemps par des traités de partenariat privilégié, le dernier en date étant The German-American Alliance for the 21st Century Joint Statement13 signé en 2004. Cette alliance privilégiée apporte d’importantes garanties de stabilité à l’Allemagne, sauf si son partenaire venait à tanguer ou à faire tanguer trop violemment le monde.

  • D’autre part, l’Allemagne n’est-elle pas déjà allé trop loin dans ses relations avec la Russie pour se mettre entre ses mains et espérer mieux qu’un partenariat commercial d’occasion gagnant-gagnant : refus répété de la main tendu par Moscou, rôle dans la guerre Yougoslave, refus de présence aux célébrations de la Victoire, euromaïdan, etc.)

  • Rappelons aussi que la chancelière allemande persiste à refuser de lever les sanctions frappant la Fédération de Russie et que sans elle, ces sanctions n’auraient jamais vu le jour, ce qui ne semble pas inviter à imaginer le premier scénario comme crédible14.

  • L’Allemagne peut aussi encore temporiser. Sa démographie est certes un handicap, mais elle le compense pour l’instant par une très grande immigration (430 000 migrants cette année) de main d’oeuvre qualifée. 58% des immigrés rentrant officiellement sur le territoire allemand proviennent d’Éspagne, de Grèce ou du Portugal. Ils sont souvent soit diplômés du supérieur, soit ouvriers qualifiés.

    Elle peut aussi continuer d’asphyxier ses partenaires européens quelque temps encore, imposant au continent une terrible déflation, mais elle prend ainsi le risque de tout perdre, trop tôt. En effet, l’économie allemande a encore besoin de ses clients européens. Or, si les pays du sud sortaient d’eux même de la zone euro, et recouvraient le contrôle de leur monnaie, l’industrie allemande serait alors bien moins compétitive sur le sol européen.

    Sa balance commerciale s’en ressentirait gravement, et l’apport d’immigrés qualifiés cesserait.

    Et dans cette configuration, toutes les analyses exposées en introduction quant au déclin de l’Allemagne semblent à nouveau une fatalité.

S’arrimer au destin Américain est donc pour l’Allemagne, en substance, un pari risqué.

Mais, il pourrait s’avérer incroyablement payant, si la situation mondiale s’apaisait sans révolution de l’ordre géopolitique et économique.

Elle pourrait ainsi, dans quelques années, après avoir absorbé les capitaux des autres pays européens, après s’être constitué une clientèle importante pour ses exportations en Asie, après s’être reconstitué une armée, après avoir assis davantage son emprise sur la Mitteleuropa, après avoir assuré son approvisionnement en énergie et en matières premières, décider de sortir de la zone euro pour ne pas avoir à effectuer de transfert de richesse et s’affirmer alors comme une puissance mondiale de grande envergure.

Et puis, au pire, si tout échoue, il lui restera l’UE pour payer ses retraités non ?

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