Voici donc une énième réforme de l’enseignement secondaire1. Elle est cette fois-ci baptisée : Collège, mieux apprendre pour mieux réussir, l’école change avec vous. Fleurs de rhétorique cicéronienne, hauteur et dignité ministérielles.

Personne ne s’est véritablement ému de la réforme du statut des enseignants du secondaire2, promulguée par décret le 23 Août 20143 .

Personne n’a réellement protesté lors de la mise en place du socle commun des connaissances et des compétences4, institué par la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’École5 du 23 Avril 2005.

Il n’y avait visiblement pas matière à débattre, alors même qu’on effondrait deux piliers de l’école française : la primauté de l’instruction disciplinaire et les fonctions scolaires et sociales des enseignants .

Il aura étrangement suffi que l’on fasse passer l’apprentissage des langues anciennes du statut d’options déprisées au statut «d’enseignement pratiques interdisciplinaires» pour que l’opinion s’émeuve. N’était-ce pas pourtant la suite attendue de la suppression définitive du concours de recrutement (CAPES) des professeurs de lettres classiques ?

On parle aujourd’hui naïvement en Une des journaux, mais assez justement toutefois, de disparition du grec et du latin dans nos collèges.

Très objectivement, au point où sont rendues les humanités, pourquoi tant d’émotion ?

Certes, quelques unes de nos élites sont encore sensibles aux litterae humaniores pour y avoir été nourries. Certes, il s’agit d’un corps qui voit sa source tarir et qui déploie un ultime plaidoyer pro domo. Mais dans cette voix, ne s’entendent plus ni la vigueur de Stentor, ni les charmes d’Orphée. Il s’agit plutôt du râle épais d’un blessé qu’on oublie…

M’est avis cependant qu’il y a bien autre chose dans ce frémissement de l’opinion, une affection plus vague et incertaine.

Pas de longues thrènes ici pour se lamenter sur la faible maîtrise de la langue française des jeunes générations. La cause est entendue, à quoi bon y revenir. La déclin continu du volume horaire dévoué à l’étude de la langue, la condamnation extravagante de l’apprentissage exigeant et répété de sa morphologie et de sa syntaxe dans les petites classes en sont l’unique principe. Seuls les aliénés de l’étiologie pédagogiste s’évertuent encore à vouloir chercher ailleurs les motifs de cet affaissement.

Rien d’irrémédiable donc, bien au contraire6.

Mais tout de même, à entendre les termes des présents débats, on pourrait se prendre à croire que le latin et le grec occuperaient encore une place importante dans notre société, que l’érudition classique serait toujours la glèbe fertile de notre culture commune.

S’il vous plaît, soyons honnêtes un instant,. À l’heure où l’on feint de s’inquiéter de la dissolution de la république des lettres, ne pourrions-nous pas, par pudeur, s’avouer que nous l’avons enterrée il y a longtemps déjà.

Si ce n’est quelques spécialistes, personne ne lit plus depuis des lustres ni Dante, ni Cervantès, ni Milton. Le de amicitia, et toute l’oeuvre de Cicéron gisent sous la poussière des bibliothèques. L’Iliade et l’Énéide sont des monuments devant lesquels on passe au hasard en touristes pressés. Essayez donc de mettre la main sur le Canzoniere dans une édition bilingue, ou sur le théâtre de Byron dans une librairie ! Qui possède encore les lumières nécessaires à la lecture de Rabelais ou de Montaigne, dont on s’enorgueillit pourtant ? Sauf, à lire à raz le texte, bien sûr, comme on l’a souvent commandé. Mais ces lectures sont alors dépouillées de leur substantifique moelle et les fanfreluches antidotées n’intéressent légitimement pas grand monde. L’humanisme dont on se gargarise n’est guère davantage qu’une lointaine mémoire d’outre tombe.

Ces dernières années, j’ai pu rencontrer des archéologues en charge du patrimoine gallo-romain de grandes villes ne lisant pas un mot de latin, des médiévistes peinant à déchiffrer des registres, des historiens n’ayant jamais entendu parler des Ἱστορίαι de Polybe. J’ai écouté des professionnels de la com. et du management fiers comme des enfants d’avoir découvert ce qu’on peut lire chez Quintilien ou Castiglione. J’ai fréquenté des élus ignorant tout de la philosophie politique.

Nous pouvons chaque jour entendre nos représentants nationaux, multipliant les barbarismes, prononcer des discours d’illettrés, grossièrement bâtis autour de chaînes anaphoriques fautives, où un ethos grotesque a fini par écraser tout propos construit et raisonné.

Que fait donc la société de ses membres encore porteurs des savoirs humanistes ? Les utilise-t-elle seulement autrement qu’en les cloîtrant derrières les portes d’écoles doctorales d’où personne ne les entend ? Fait-elle autre chose que déclasser les autres sur un marché du travail qui n’a cure de leur science ?

Mais l’on veut aujourd’hui nous parler des langues mortes au collège. Alors continuons.

L’enseignement des langues anciennes au collège est depuis des années maintenant réduit en vérité à bien peu de choses. Enseigner le latin à des élèves qui n’ont idée de ce qu’est un mode, une voix, une fonction, une proposition ? Que dire ? Je ne les en blâme pas, la faute nous revient intégralement.

Dans la plupart des établissements cependant, les collègues résistent, assez héroïquement, et font de la grammaire française avant leur leçon de latin, forcément bien raccourcie. Les langues anciennes sont ainsi devenues un heureux succédané.

D’autres ont légitimement baissé les bras. Que voulez-vous, confier à une option pittoresque et dépréciée le rôle ingrat de heurter pour la première fois les élèves à la difficulté, le tout à l’heure de la pause déjeuner pendant que les copains s’amusent bruyamment dans la cour, ce n’était peut-être pas mettre tous les atouts de notre côté.

Alors, au collège, se font beaucoup d’exposés sur les villas romaines, les dieux antiques, les jeux du cirque, le maquillage et la mode, les guerres puniques. Il faut bien que tout le monde ait de bonnes notes et s’amuse un peu, si l’on veut garder quelques élèves…

Nous présentons ainsi sur nos bulletins trimestriels des moyennes de classe dépassant souvent seize sur vingt. Nous n’avons pas l’air bien sérieux, mais nous entendons malgré tout encore parler d’élitisme dans les médias.

Au lycée les choses sont bien différentes. Quel professeur de seconde n’a en septembre accueilli un groupe dont plus de la moitié des adolescents ne connaissaient ni rosa ni dominus, ne savaient pas ce que signifiait legere ou ducere? De jeunes lycéens qui n’avaient jamais véritablement fait de version ou de thème ?

L’hémorragie est alors réelle7. Ne peuvent bien entendu traduire au lycée des textes classiques que ceux qui ont acquis un niveau relativement solide au collège. Bien que peu nombreux, ces élèves existent encore, certains sont même parfois d’une qualité proprement exceptionnelle. Vous n’aurez cependant jamais aucune surprise quant à leur origine socioculturelle.

En 2013, si l’on observait 20,7% de latinistes en classe de cinquième (public et privé confondu), on n’en trouvait plus que 1,5% en terminale (contre 11% en 1984). Seulement 0,7% des élèves de terminale étudiaient le grec.

Nous voyons désormais communément dans nos lycées des sections littéraires devenues des mouroirs, hébergeant les élèves dont personne ne veut. L’approbation des enseignants de Lettres ou d’Histoire en fin de seconde n’est guère recherchée, et c’est ainsi qu’une majorité d’étudiants n’ayant aucun goût pour la littérature, la philosophie ou l’histoire finissent par venir hanter ces classes. Que dire quand on reçoit 34.000 élèves provenant de filières scientifiques en classe de langues anciennes pour seulement 8900 élèves de filières littéraires ?


N’y aurait-il plus d’affinités électives entre les belles lettres et les enfants du siècle? Il ne faut jurer de rien, mais un soin particulier vient prévenir ce dialogue entre folie et amour, ces illuminations venues en lisant, en écrivant. On cherche à extirper les filles du feu et de l’ardeur nés de la lecture des romans où la vie est un songe. On n’aime pas le langage équivoque des sonnets et des élégies. Ces vies parallèles finissent immanquablement en saison en enfer ! Alors, dans les règles de l’art, les parents, entre crainte et tremblement, font sermons à leurs enfants, en jouant la constance du sage, sur le voyage au bout de la nuit qui les attends là-bas, de l’autre côté du miroir :

« Mais c’est l’adolescence Clémentine ! C’est l’âge des métamorphoses, de la vie heureuse, de l’éducation sentimentale, et on y attrape tous un peu le démon de Socrate. C’est dans la nature des choses. Mais une fois toutes tes illusions perdues, vivant dans un petit appart sur la couronne dans le quatre-vingt-treize, et qu’il faudra faire bouillir la marmite, tu connaîtras les regrets d’avoir suivi ces chimères et tu trouveras la lecture d’un roman comique à côté de tous les travaux et les jours passés à faire des petits boulots ingrats, genre ramasser les feuilles d’automne devant Notre Dame de Paris ! Tu pourras toujours demander la consolation de la philosophie et déplorer les infortunes de la vertu des femmes savantes comme toi !

Et tu offriras quoi à manger à tes enfants, de la soupe aux cailloux ? Un festin de pierre, du lai, ça veux dire quoi ça ? Arrête de faire la maline ! Ce sera l’enfer, je te dis ! C’est pas tes méditations poétiques qui vont te nourrir, moi je te parle de nourritures terrestres ! Je vais pas te faire un discours sur les misères de notre temps hein, tu sais le monde comme il va !

Aurélien, ton grand frère, tu crois qu’il est devenu médecin malgré lui ? Il est pas resté en rade, dans les nuées, genre le roi s’amuse, lui ! Il a su garder ses pensées pour lui-même et se faire une raison dans l’histoire !

Et sa copine Julie, ou la nouvelle, Héloïse, je sais plus. Regarde, elle nous envoie des lettres écrites de la montagne où elle est en vacances, elle fait des voyages extraordinaires, toujours à l’étranger à respirer la brise marine . Tu crois que ça lui vient de la providence ? Ben non, elle a fait éco, une thèse sur les credit default swap appliqués aux activités géorgiques chez les Pontiques et les Perses, alors c’est sûr c’est pas les antiquités de Rome ou je sais pas d’où ! On est d’accord, c’est pas la religieuse qui distribue de la clémence à toute les suppliantes venant la voir à la banque pour un contrat social aidé ! Ils sont mort à crédit ! Tu vois moi aussi j’ai lu des livres, oh fais pas cette tête !

Pis toi qui parle tout le temps du deuxième sexe, c’est quand même la vengeance d’une femme sur la société. Et je peux te dire qu’en fin de mois, elle est pas payée par des faux monnayeurs !

En plus tu rêves de voyager, j’ai vu dans ta chambre, Nuits Attiques, Florides, la Germanie, les caves du Vatican, la chartreuse de Parme, le temple de Gnide, Africa, les cloches de Bâle, Voyages en Orient, faut de l’argent pour ça ! Mais toi, tu fais preuve d’une double inconstance, c’est un crève coeur pour tes parents ! Tu rêvasses, Oxford, Cambridge, la musique et les lettres…

Je sais bien à quoi rêvent les jeunes filles ! Tu veux faire à ta mère la pitié suprême de devenir comédienne, c’est ça ? Jouer les tragiques ? Tu crois le théâtre institué comme une institution morale ? Mais c’est la prospérité du vice, l’éloge de la folie, alcools, paradis artificiels, les fêtes galantes, c’est une histoire sans nom, pire que le Satyricon ! T’auras des liaisons dangereuses avec un anglais mangeur d’opium, c’est ça ? Vivres des histoires extraordinaires, finir dans le journal d’un séducteur, c’est ce que tu veux ?

Tu veux finir comme toutes les provinciales, les misérables, montées à Paris pour profiter des bienfaits de la Capitale et vivre la vie nouvelle ? Moi, le père de famille, le père prudent et équitable, je sais ce qui se passe la nuit et le moment où l’on manque de tout, tristes, quand on fait des expériences nouvelles touchant le vide au fond de soi, on finit par jouer les dames galantes pour rester poli ! Il te faut des règles pour la direction de l’esprit, contre les passions de l’âme, ma petite !

Ceci n’est pas un conte pour enfant, chérie, ou alors un conte cruel.

Tu veux vraiment être la femme de trente ans qui revient ad familiares à la recherche du temps perdu parce que tu n’auras pas de travail ?

Ah, les caractères comme toi ou ta mère, vous avez l’art d’aimer les rêveries bucoliques et les contemplations sans fin !

Enfin, on ne saurait penser à tout, mais tu ne pourra pas trouver de nouveaux prétextes et nous faire le coup du dénouement imprévu !

Enfin, Clémentine, les belles lettres, ce n’est pas très sérieux tout de même…»


On oriente ainsi fortement les bons élèves vers une première scientifique, quitte à leur tordre le bras. J’ai vu des élèves recevoir un avis défavorable pour un passage en première littéraire au motif qu’ils excellaient en sciences ! J’ai entendu un proviseur dire à haute voix en conseil de classe au sujet d’élèves extrêmement brillants qui rejoignaient une filière littéraire, c’est un drame, ils vont gâcher leur vie.

Combien de fois ai-je vu aussi des élèves, certains de leur ambition de rejoindre une hypokhâgne et n’ayant absolument aucun goût pour les sciences, entrer en première S afin de fuir la médiocrité des classes littéraires. Seulement, ils n’y pourront étudier, par le jeu des options, qu’une seule langue ancienne : le latin ou le grec…

Enfin, j’ai vu des élèves de très bon niveau quitter leurs établissements d’origine pour rejoindre les rares lycées de France offrant encore aux adolescents l’opportunité d’étudier le grec et le latin, la littérature et les sciences humaines dans une optique d’excellence.

Ces élèves quittaient des établissements employant des agrégés et des docteurs en lettres classiques qu’on condamnait à n’enseigner que le français et à qui on refusait l’ouverture de classes de grec.

Mélange des niveaux, réduction illégale des horaires, place improbable dans les emplois du temps, absence de pause méridienne, heures de cours sans cesse réquisitionnées pour un oui ou pour un non, voilà le lot des lettres classiques dans le secondaire.

Que dirions-nous si moins de 2% des futurs bacheliers pratiquaient les mathématiques ? Nous dirions que nous ne formons plus la jeunesse aux mathématiques.

Nous ne formons alors plus notre jeunesse aux humanités classiques.

Reste à retracer la généalogie de ce renoncement.


6 Je me bornerai ici à dire que les élèves les plus démunis adorent la grammaire, si elle est enseignée de manière raisonnée et itérative. Pourquoi ? Parce qu’ils la comprennent ! Et aussi parce qu’ils peuvent obtenir d’excellentes notes, pour peu qu’on leur ait dévoilé les attendus implicites. Bref, ce sentiment de progresser est pour eux un bonheur qu’ils ne sauront connaître dans des activités demandant implicitement des compétences qu’ils n’ont pas.

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