M.Jacques Gloupilles,

Concepteur du nouveau programme de français de collège,

Membre du conseil supérieur des programmes,

Docteur en pédagogistique des intercognicitations informationnalisées,

Auteur de l’incontournable ouvrage de référence «prohibition et graffiti de l’idiolecte français : pour une littératie béhavioriste du computationnalisme langagier, ou comment les soft-skills pourront s’abstraire définitivement des périnomenclatures autojargonistisantes», 2012. éd. Strépsiade, Paris.

DOTCBonjour monsieur. Merci de nous faire l’honneur de répondre aux questions de notre site.

J.G. – Oui, bonjour. Je me dois de dire, tout de même, que c’est un peu volens nolens que j’ai accepté cet entretien auprès de votre site. Après l’avoir parcouru rapidement et y avoir collationné quelques informations , j’ai pensé d’abord refuser, il faut bien l’admettre. On y voit s’étaler tellement de contresens et d’approximations qu’il y a matière à désespérer. Mais enfin ! J’ai reconsidéré les choses, et je me suis dit qu’il ne fallait pas baisser les bras, ne pas vous laisser ainsi, loin des lumières d’une explicitation conséquente de la nouvelle refonte des programmes du cycle 4 de la scolarité obligatoire au service de la refondation de l’école de la République et de ses valeurs, programmes bien entendu en articulation avec le nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture, qui se veut à la fois plus simple et plus lisible, plus progressif et plus cohérent, et plus adapté aux enjeux contemporains de la société et de la révolution numérique, comme l’a voulu madame la Ministre.

DOTCMerci, monsieur. Alors, première question : pouvez-vous nous parler de l’esprit de ces nouveaux programmes de français au collège ?

J.G. – De cycle 3 et 4 ! Attention ! Il convient d’être rigoureux dans notre nomenclature terminologique. Ne prenons pas le risque de perdre les parents d’apprenants en s’encombrant inutilement de lemmes amphibologiques. Soyons concrets, voulez-vous ? L’offre scolaire était devenu illisible pour la majorité de nos concitoyens, pour ne pas dire hiéroglyphique. Il fallait donc rendre tout cela plus hyalin, et c’est tout le sens de notre démarche : cycle 2 du CP au CE2, Cycle 3 du CM1 à la sixième et cycle 4 de la cinquième à la troisième. On a ainsi une progression pédagogique simplifiée, accessible à tous, et surtout, rendant enfin compte de l’hélicoïde d’une surface de Scherk qui est aujourd’hui considérée unanimement comme la base incontestable du rapport cognitif au savoir-savoir-faire compétentiel et numérique.

DOTC La précédente organisation, école primaire d’un côté puis collège de l’autre était donc trop complexe ?

J.G. – Mais bien entendu ! Ouvrez donc un peu les yeux ! C’était un système devenu totalement opaque et réticulaire que ne savaient plus guère décrypter que les rares initiés de l’institution ! Il fallait régénérer ce protocole organisationnel passéiste qui ne correspondait plus aux anamorphoses du monde actuel au sens qu’en donnait Lacan1. Ni d’ailleurs, plus trivialement, aux exigences de la révolution des classes distributionnelles numériques.

Et puis, tout de même, excusez-moi de devoir en parler, mais les ministères précédant s’étaient tout simplement essuyé les pieds sur la topologie psychique de l’adolescent ! Comment faire autrement, je dirais pour tout simplement rester humain, dans une modernité avancée et pseudo-clivée, que d’adoucir les rites de passage suprasegmentaux comme actes d’institution. Imaginez-vous ce qu’était la brutalité, la bestialité de l’arrachement à l’école primaire pour un enfant de dix ans ? Il fallait nécessairement, par souci de bienveillance, introduire davantage de linéarité, davantage de douceur dans ce parcours dont l’élève est l’ombilic. Après, si vous écoutez certaines critiques à ce sujet, vous avez franchement l’impression que d’aucuns souhaitent revenir à la cryptie ou aux structures et contre-structures de torture primitive des rites de passage tribaux, où l’enfant était supplicié, possédé et cannibalisé ! En somme, et comme toujours, ces gens-là incarnent encore le déni des mutations induites par la modernité et le numérique.

DOTC Très bien. Pouvons-nous revenir aux nouveaux programmes ? Beaucoup d’enseignants ont dit leur mécontentement concernant le peu de place consacrée à l’apprentissage de la grammaire et de l’orthographe dans ces nouveaux cycles ? Que leur répondriez-vous ?

J.G. – Je leur dirais : soit vous ne les avez pas lus, soit vous faites preuve d’une mauvaise foi extravagante. Mais quand on ne veut pas comprendre, hein… Si vous lisez attentivement les programmes, vous découvrirez au contraire que tout a été mis en place afin que l’apprenant ausculte la langue en construisant de manière spiralaire une posture réflexive prenant la langue comme objet d’analyse. Il s’agit désormais, non plus d’ânonner sottement la conjugaison du plus-que-parfait du subjonctif, dont on ne voit plus guère l’utilité, mais plutôt de construire un rapport à la norme syntaxique en suivant l’approche communicationnelle développée en langues vivantes, tout en ne perdant jamais de vue que l’objectif pédagogique final reste bien d’acquérir les compétences permettant la mise en œuvre d’un processus d’écriture sur des supports variés, et notamment numériques.

DOTC Certes, mais tout de même, il est écrit clairement dans les documents officiels que «la mémorisation de règles est inefficace». Cela veut-il dire que c’en est définitivement terminé de l’apprentissage du français comme l’avaient connu nos grands parents, du bled et autre bescherelle ?

J.G. – Mais, cher monsieur, de quoi parle-t-on au juste ? J’évoquais tout à l’heure, avec beaucoup de courtoisie, je crois, l’état de confusionnisme eidétique de votre journal, et bien nous y voilà ! J’entends bien dans votre question, par un grossier jeu de polyphonie énonciative, la voix des enseignants réfractaires. Mais que veulent-ils au juste pour les enfants de la République ces enseignants ? Qu’on les asseye en classe, en blouse, dans un silence de mort qui dirait leur ennui, pendant qu’on leur ferait débiter du matin au soir et du soir au matin des listes de principes orthographiques auxquelles ils ne comprennent rien ? Et pourquoi pas ressortir la règle pour leur taper sur les doigts, le bonnet d’âne et les sévices corporels aussi ! Je ne sais pas vous, mais je n’aimerais pas me trouver contraint d’écouter ces simulacres de séance de face à face pédagogique ! On sait bien qu’aucune de ces méthodes n’a jamais fonctionné. Voyez-vous, il s’agirait tout de même d’en finir, une bonne fois pour toute, avec les mythes narrant que l’école, c’était mieux avant. Si les hussards noirs étaient condamnés à user de pédagogie rudimentaire, nous n’y sommes plus contraints. Voyez-vous, l’ingénierie du développement des compétences, la psychologie des apprentissages, l’éducation comparée, la PNL, les leçons du triangle pédagogique de Houssaye, la project method de Dewey, le constructivisme de Piaget, le brain storming et le Phillips 6.6, la rétroaction cybernétique de Skinner, la direct instruction d’Engelmann, le problem-based learning et la téchno-pédagogie pour ne citer que ces quelques principes, et bien ce sont là de merveilleux outils scientifiques qu’il convient de savoir utiliser pour le plus grand profit de nos enfants, notamment avec l’apparition des ressources numériques . Après, bien sûr, on peut vouloir revenir au moyen-âge des monastères franciscains et rétablir les récitations obscurantistes en même temps que l’étude du droit canon. C’est un choix.

DOTCVeuillez me pardonner d’insister, mais on peut lire dans le programme de cycle 4 que ne sera attendue des élèves au brevet seulement la connaissance des temps les plus courants, on n’y trouve nulle part mention des voix ou des modes, par exemple. Nulle part n’est fait mention d’analyse logique, de fonctions, de…

J.G. – Écoutez, ça fait des millénaires que les enfants apprennent à lire et à écrire, il serait peut-être temps que ça change tout de même ! À l’heure du numérique, qui veut vraiment se contenter d’outils aussi archaïques ? Ce serait en l’espèce trahir les fabuleuses promesses du progrès. Et puis, entre nous soit dit, on nous présente toujours un âge d’or, un Satya Yuga, où les élèves connaissaient les normes langagières. Mais quand on rappelle que seulement une personne sur cinq d’une même génération obtenait le baccalauréat en 1970, les gens ne trouvent plus rien à répondre. Et c’est à ces 20% de bacheliers qu’ils pensent, nos nostalgiques de pacotille, quand ils nous assomment avec les glorieux anciens qui savaient tous parfaitement la morphologie sur le bout des doigts. Faites-moi confiance quand je vous dis, qu’en vérité, personne n’a jamais su écrire la langue française. Il faudrait pour cela la réformer, afin qu’à chaque phonème corresponde un graphème unique ainsi que l’on fait nos voisins Allemands, plus courageux que nous sur ce point, comme sur bien d’autres d’ailleurs. Mais alors, qu’est-ce qu’on entendrait pas ! Je vais même vous dire quelque chose qui va vous faire sourire. Les professeurs de lettres qui vocifèrent à la lecture de nos travaux comme si on les enterrait vivants, et bien, même eux ne connaissent pas la grammaire française. Je donnais l’autre jour une formation dans un ESPE de province, c’est tellement pittoresque ces petites communes de France ! Enfin, excusez-moi, ce n’est pas le sujet. Où en étais-je ? Ah oui ! La formation. Et bien figurez-vous que sur cinquante professeurs, il s’en trouvait seulement une poignée qui connaissait les règles complètes de l’accord des participes passés : une grande partie achoppait sur le cas des verbes pronominaux et essentiellement pronominaux. Alors, vous voyez, quand on fait un drame de ce qu’un élève de quatrième sache mal une conjugaison, qu’il peut vérifier par ailleurs via un medium numérique en quelques secondes…

DOTC – Mais, c’est terrible ! Vous dites que nos professeurs n’ont plus le niveau nécessaire pour enseigner la langue française avec exactitude ?

J.G. – Mais bien sûr que si ! Ils sont très compétents ! Ils sont passés par un concours de recrutement particulièrement exigeant. Il faut cependant finir de lever ce malentendu qui dure depuis des lustres. Le cycle 4 de la République n’a pas pour fonction de former des spécialistes ou des grammairiens mais de contribuer à développer chez l’enfant les compétences nécessaires en vue de son intégration sociale, puis de son orientation, de sa découverte du monde économique, numérique et professionnel !

DOTCJustement, en parlant de spécialisation, n’est-il pas étrange que la grammaire descriptive soit remplacée par la grammaire pragmatique et la linguistique textuelle dans le cycle 4, deux disciplines à la pointe de la recherche universitaire ?

J.G – Vous devriez franchement, monsieur, prendre garde à vos subjectivèmes délocutifs et moduler vos prosodèmes volitifs ! Interrogez-vous sur la vériconditionnalité de toutes ces forces illocutoires et hétérodiégétiques qui rapprochent clairement la qualité des débats, de ces merveilleux dialogues de Bohm perlocutoires, du signifiant syntagmatique zéro, et qui, par ailleurs, vous menace de vous isoler durablement dans le petit îlot énonciatif de l’entre soi, qui vous enferme peu à peu dans une boîte endocentrique de Bloch, de Harris ou de Hockett !

Oui, nous faisons profiter les enfants du progrès scientifique, en quoi cela pourrait-il vous gêner ? C’est à n’y rien comprendre ! Pour un morphème flexionnel fautif, une dérivation impropre ou un grammème victime de troncation, vous voudriez retirer à toute une génération l’interprétabilité épilinguistique des récursivités isotopiques, les priver de F=ΔPAB et des ressources numériques ? Non, non et non ! Plus un mot sur ce sujet s’il vous plaît !

DOTCBien, monsieur. Il n’est pas fait mention d’un seul auteur, ni d’une seule œuvre dans ce document. Vous parlez de littérature patrimoniale d’un côté et de littérature jeunesse et de textes non littéraires de l’autre, vous appelez également à dépasser ces frontières artificielles dans une perspective ouverte et riche. Faut-il comprendre que la découverte de la littérature classique n’est plus un passage obligé ?

J.G. – Mais bien sûr que non ! Nous avons voulu en l’espèce faire confiance aux compétences et à l’imagination de nos incroyables enseignants, qui sont aux côtés des élèves, jour après jour. Nous ne voulions plus les enchaîner à une liste d’oeuvres arbitraire, et souvent bien saugrenue , tombée ex cathedra des ores du ministère. Chaque enseignant saura choisir ce qui est convenable d’étudier, selon le profil de chacun, et pour le plus grand profit de tous. Nous renforçons ainsi la liberté pédagogique de la profession, je vois mal comment on pourrait critiquer cet aspect de la réforme. Ensuite, vous entendrez toujours les vieux poncifs éculés des esprits conservateurs et rétifs à la modernité. Ce sont les mêmes qui défendent leur petit Balzac à tout prix qui déprécient par ailleurs sans les comprendre l’art contemporain, l’architecture moderne ou les activités numériques. Ces enseignants incarnent une France mal à l’aise avec le monde d’aujourd’hui, anxieuse et décliniste, une France qui voudrait se renfermer sur elle-même, au lieu de s’ouvrir et c’est inquiétant.

DOTC Dernière question. Beaucoup parlent de baisse de niveau généralisée, que leur répondez-vous ?

J.G. – D’abord que c’est faux. Je crois que nous n’avons pas à rougir du niveau de nos élèves. S’ils sont moins performants que leurs aînés dans tel ou tel domaine, ils les dépassent largement dans d’autres. Après, je crois que ce discours catastrophiste est surtout le fait d’une petite élite qui ne supporte pas l’effort de démocratisation des compétences engagé par notre réforme. Si l’on prend l’exemple des langues anciennes, de quoi certains se plaignent en vérité ? Qu’on leur ait retiré ces classes élitistes, ces voies de contournements où ils inscrivaient leurs enfants, afin d’offrir à tous la chance de lire Virgile ou Homère sur des supports variés, y compris numériques.

DOTCMais, monsieur, cela fait longtemps que les latinistes en collège ne sont plus regroupés dans une même classe.

J.G. – En cycle 3 et 4 ! Vous ne faites aucun effort ! Arrêtons ici, cela ne mène nulle part, on croirait vous entendre réciter la taxinomie des actes illocutoires de Searle ou d’Austin ! Au revoir.

DOTC – Merci monsieur pour vos réponses.

1 «Comment se fait-il que personne n’ait jamais songé à y évoquer quelque chose qui ressemble à l’effet d’une érection.
[…] que voyez-vous qu’est cet objet, étrange, suspendu, oblique au premier plan en avant de ces deux personnages dont la valeur comme regard, je pense, vous est apparue à tous, ces deux personnages figés, raidis dans leur ornement monstrateur entre lesquels toute une série d’objets qui ne sont rien d’autre, que ces objets-là même qui dans la peinture de l’époque figurent, les symboles de la veritas.» Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964.

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