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Rapides réflexions au regard de la leçon de Thrasybule

«Pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur baille, plus on les sert, de tant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout ; et si on ne leur baille rien, si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, sinon que comme la racine, n’ayant plus d’humeur ou aliment, la branche devient sèche et morte.»

Étienne de La Boétie [1530-1563], Discours de la servitude volontaire1, 1548.

C’est une vieille lune que le génial paradoxe du Contr’un : «Soyez donc résolus à ne plus servir et vous voila libres !». Logiquement imparable, cent fois débattu, et pour autant, jusqu’à nos jours, sans force opératoire connue.

Sommairement, et à toutes fins utiles, la pensée d’Étienne de la Boétie, repose sur un constat sans appel : toute tyrannie, qu’elle soit de nature oligarchique ou monarchique, élective ou héréditaire, ne possède guère pour toute arme, afin d’asservir le grand nombre, que les bras obéissants et dévoués du peuple lui-même2. Comment donc, dès lors, le monde entier peut-il se trouver dans les fers, alors qu’il lui suffirait de cesser de prêter son appui à ses maîtres, pour que ces derniers se trouvent sans secours ? Postulant que tout être aspire à la liberté, tout comme aucun animal ne saurait avoir pour nature l’état de servitude, La Boétie est fatalement contraint de tenter d’identifier les causes de cette invraisemblable contradiction : pouvant être libre sans effort, l’homme est toutefois partout assujetti.

Cet essai consiste ainsi à élucider, comment un agencement pyramidal de la société, disposition favorable seulement donc au plus petit nombre, a su de tout temps se perpétuer.

Les courtisans, la pyramide et la plèbe.

Tout en haut de notre édifice, se trouvent nos tyrans. Pour l’auteur du Contr’un, les oligarques n’exercent leur empire sur le grand nombre que par le truchement de quelques courtisans, à leur tour flagornés et redoutés par d’autres courtisans, le tout formant une grande féodalité du vice et de l’immoralité. Toujours selon La Boétie, ces courtisans sont mus par leurs appétits égoïstes et par le goût du lucre. Cependant, en acceptant les présents et les grâces des despotes, les courtisans perdent les premiers leur liberté : leur position privilégiée ne dépend plus que du maintien de l’ordre établi et, de surcroît, ils sont désormais liés scélératement à leurs maîtres et complices de leurs crimes.

Si la chaîne de nos courtisans peut être importante, le plus grand nombre n’a pour autant aucun intérêt à ces arrangements et leur vie demeure une existence de dessaisissement, leur force et leurs travaux ne servant qu’à rendre les maîtres plus riches et plus puissants. Si elle continue de porter sur ses épaules le poids d’une caste qui l’écrase impitoyablement, c’est que la plèbe souffre irrémédiablement de deux maux.

Le premier est son abrutissement par les «drogueries3» que sont ses distractions, ses divertissements, soit toutes choses qui la retiennent de découvrir sa lamentable condition. En somme, le panem circensesque. La seconde est son inexpérience de la liberté : «Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance». En somme, la fausse évidence du Tina4.

La Boétie fait enfin la constatation suivante, qui ne manque pas de sel, et dans laquelle nous ne manquerons pas de reconnaître nos temps présents: «Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais gagné sa servitude…»

Pour se soustraire individuellement à la fatalité de la servitude se trouve chez notre auteur un remède, un seul, et il est sans surprise frappé du sceau des idéaux humanistes : rectifier son jugement par le savoir et par l’étude5. Relisons alors nos classiques pour y trouver secours.

Repenser la démonstration silencieuse de Thrasybule.

Voici donc une anecdote inspirante qui nous est rapportée par Hérodote, au livre V de ses Enquêtes. Périandre6, tyran de Corinthe du VIIe siècle avant notre ère, décida un jour d’envoyer un messager au maître de la cité ionienne de Milet7, Thrasybule8. Périandre voulait apprendre de lui la manière la plus sûre de gouverner et de mener les choses de l’État. Or voici ce qu’il advint :

 «Périandre avait fait demander à ce prince quelle forme de gouvernement il pourrait établir, afin de régner honorablement et plus sûrement. Thrasybule conduisit l’envoyé de Périandre hors de la ville, se promenant avec lui dans les blés, et faisant à cet envoyé des questions sur son départ de Corinthe ; et revenant souvent sur cet objet, il coupait tous les épis plus élevés que les autres, et les jetait par terre ; de sorte qu’il détruisit ce qu’il y avait de plus beau et de plus grand parmi ces blés. Quand il eut parcouru ce champ, il renvoya le député de Périandre sans lui donner aucune sorte de conseils.

Ce député ne fut pas plutôt de retour à Corinthe, que Périandre s’empressa de lui demander quels conseils lui donnait Thrasybule : il lui répondit qu’il ne lui en avait donné aucun, mais qu’il était surpris qu’il l’eût envoyé auprès d’un homme assez insensé pour détruire son propre bien ; et en même temps il lui raconta ce qu’il lui avait vu faire.»9

Périandre apprécie très hâtivement cette leçon comme étant une incitation à mettre à mort les citoyens éminents à même de menacer son pouvoir10, et se livre durant le restant de son règne à toutes sortes de répressions et d’infamies.

Si tel était le conseil de Thrasybule, il fut maintes fois rebattu. Il s’agirait d’affirmer simplement que le Prince, s’il ne peut être aimé et craint d’un même mouvement, doit préférer être craint pour asseoir son autorité.

Mais il faut croire qu’il ne s’agit pas ici de l’interprétation la plus sage. Aristote, dans la Politique11 (voir tout le développement en lien), soupçonne déjà Périandre de s’être mépris sur le sens de la fable. Pour le philosophe, «l’accroissement disproportionné de quelque classe de la cité est la cause des désordres politiques». Ce serait là la véritable arrière pensée du tyran de Milet.

Tout individu devenu trop puissant, trop populaire ou trop riche serait aussi un danger pour la préservation de l’État. Pour Aristote, la fable de Thrasybule vaut donc pour tous les types de gouvernements, et m’est avis qu’il a parfaitement raison. Voyons un peu :

Dans une tyrannie, l’autocrate doit bien entendu supprimer tout homme susceptible de le détrôner en puissance et en prestige. Dans une démocratie directe12, le peuple cherche à se prémunir du retour du despotisme ou de l’oligarchie : c’est là la justification théorique de l’ostracisme13.

Mais de quoi devrait avoir peur une oligarchie ? Certainement de perdre son hégémonie au profit d’un seul homme, mais aussi de voir germer dans la glèbe du peuple une nouvelle aristocratie qui la détrônera14 : il faudra donc se passer des plus beaux épis pour continuer à gouverner… Aristote fait aussi remarquer que le passage de l’oligarchie à la démocratie est souvent assuré par des hommes issus de l’oligarchie même, ou l’ayant intégrée peu auparavant.

Toute oligarchie éclairée se doit donc d’harmoniser son champs pour assurer sa propre perpétuation.

L’oligarchie contemporaine, certes toujours en s’appuyant sur nos forces qui sont seules à la soutenir, abat donc ses plus beaux épis continuellement. Elle use alors des pouvoirs populaires inaliénables que nous lui avons pourtant délégués. Sa main déborde de ces mandats usurpés.

Si rien visiblement ne s’élève plus au dessus des herbages, c’est que nous sommes tenus par ces droits délégués aux tyrans et à leurs clients : celui d’abord d’organiser notre subsistance (chantage à l’emploi, rareté d’accès aux richesses et à la monnaie, etc.) ; celui aussi qui lui offre l’autonomie (écrire elle-même les lois) et la violence de les faire appliquer (justice) ; Celui enfin qui lui offre le magistère de la raison et de la parole publique (marginalisation, diffamation, injure, etc.)

La peur, qui était exclue dès les premières lignes du Contr’un comme cause de notre servitude volontaire, refait ici son apparition. Car pour sortir du rang, nous goûtons à la lame de la faux. Et la crainte qui en naît n’est ni feinte, ni illégitime, car le champs en voyant ses belles têtes tomber, plie d’ordinaire ses tiges pour s’humilier davantage.

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Quand le Bon devient l’ennemi du Bien… commun.

Nous semblions amèrement désapprouver la veulerie du grand nombre, et pourtant, un autre grand paradoxe, est que c’est certainement sa grande vertu qui guide ses renoncements.

Si en effet, les tyrans et leur cour aspirent à une domination criminelle, à ignorer dignité et humilité, et persistent dans leurs appétits capricieux et meurtriers, au contraire, l’homme de bien sincère ne veut rien que d’éprouver le sort du commun.

Il méprise les excès et l’immoralité de ses maîtres et ne veut gouverner personne sinon lui-même. Sa vie est nourrie d’un amor fati15.

Tout en abhorrant les tyrans, son regard se méfie aussi des plus beaux épis du champs, de ceux qui aspirent à plus, à trop, à renverser l’ordonnancement du monde. Et c’est raison que de réprouver ces ambitions qui sont si cousines des vices des tyrans.

Ce faisant, la sagesse véritable du peuple devient le meilleur bouclier des monstres qui le dévorent et le parasitent. Et offre encore une nouvelle source singulière à sa sujétion.


1

2Il en irait de même dans une hypothétique «dictature du prolétariat», si ce n’est que la majorité des forces serviraient ici l’intérêt de la majorité des volontés.

3«Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie»

5 «Ceux-là ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants encroûtés, de voir ce qui est à leurs pieds, sans regarder ni derrière, ni devant ; ils rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l’avenir. Ce sont ceux qui ayant d’eux-mêmes l’esprit droit, l’ont encore rectifié par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l’y ramèneraient ; car la sentant vivement, l’ayant savourée et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne pourrait jamais les séduire, pour si bien qu’on l’accoutrât.» Tout le monde aura compris que La Boétie ne parle pas ici d’éducation civique et morale…:)

9Hérodote, Enquêtes, Livre V, 92 f. / en bilingue : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/herodote/terpsichore.htm

10 Hérodote, Enquêtes, Livre V, 92 f : «Périandre, comprenant le sens de cette action, et persuadé que Thracybule lui conseillait de faire mourir les citoyens les plus élevés, se porta, dès ce moment, à toutes sortes de méchancetés envers ses concitoyens.»

11 Aristote, Politique. II, 8.

Tout l’argumentaire sur le geste de Thrasybule se trouve livre V, chapître8, § 7-8.:

http://pot-pourri.fltr.ucl.ac.be/files/AClassFTP/Textes/ARISTOTE/arist_politique_05_fr.txt

12 Aristote n’appelle pas démocratie la démocratie représentative, mais aristocratie.

14 Ce mouvement rend d’ailleurs grossièrement compte de l’histoire moderne : l’oligarchie nobiliaire lutte au XVIe et XVIIe contre la centralisation monarchique qui diminue ses prérogatives. Dans ce combat, elle laisse germer au sein du tiers état une nouvelle aristocratie qu’elle aurait dû étêter afin de perdurer, la bourgeoisie. Cette dernière devenue plus puissante, installera une nouvelle oligarchie à l’occasion de la révolution, qui supplantera et la monarchie «absolue» et l’aristocratie féodale. La parenthèse montagnarde qui voulut la démocratie plutôt que l’oligarchie bourgeoise confirme l’idée que chaque oligarchie porte en son sein des éléments démocrates : St Just, Danton, Marat, Robespierre sont tous bourgeois, issus de la nouvelle oligarchie.

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