pyrrhus_kingdom_of_epirus

Monsieur Meirieu,

Vous retweetez aujourd’hui un article intitulé «la victoire à la Pyrrhus des anti-pédagos…»,  et autrefois publié sur le site le café pédagogique. Sa réflexion cherche à sortir des invectives pour trouver une hauteur de propos digne de son sujet. Cette démarche fait suite certainement à vos appels récents pour un dialogue apaisé et exemplaire.

Vous déplorez à raison la pluie d’attaques ad hominem à votre encontre qui ne sauraient bien entendu jamais avoir la moindre valeur ; c’est là vérité de logicien.

Vous clamez d’ailleurs ne pas être pamphlétaires, ni vous-même, ni vos confrères, et regrettez que vos contradicteurs le soient, et le soient uniquement. Dans votre article, il n’est fait mention, à aucun moment, d’antagonistes respectables, de débatteurs dignes du privilège d’être de conséquents objecteurs.

Du pamphlet, pourtant, vos mots déploient contre vos contempteurs tous les artifices : «populisme», «antidreyfusard», «théorie du complot», «philosophes hors-sol», «pensée-magique», «soubresauts nauséabonds», «perclus de rhumatismes idéologiques aigus», «suffisance», adversaires «préférant désigner des coupables à la vindicte publique plutôt que d’analyser les responsabilités dans leur complexité», etc. Soit ici le parfait nuancier du mépris voltairien pour les mauvaises gens que nous sommes certainement.

Avouez tout de même, que quant à l’accalmie espérée, vous n’offrez pas les meilleurs gages.

Vous affirmez rapidement, en guise d’avant propos, que les Français n’ont jamais aimé les pédagogues, et qu’ils ont forte propension à chausser les beaux souliers de l’aristocratisme politique et culturel de Voltaire ; pourrions-nous avoir un semblant d’argumentaire, dépassant l’anecdote, pour soutenir ce stéréotype qu’il faut bien se résoudre à qualifier pour ce qu’il est, à savoir parfaitement culturaliste ?

J’aurais pour ma part, n’étant pas un intellectuel, tendance à croire que la postérité conceptuelle de Rousseau est en France monumentale, tant en littérature qu’en philosophie, et que sa pensée a plus abondamment irrigué notre Histoire et nos représentations communes que celle de son ennemi intime.

Que de nombreuses calomnies indignes de tout débat vous soient adressées, nous en convenons volontiers. Que l’on accuse à tort et à travers le «pédagogisme» d’être source de toute ruine n’est pas plus acceptable.

Nous ne cherchons pour notre part aucun bouc émissaire, nous souhaitons un dialogue rationnel dont nous espérons, en effet, sortir gagnants, ne le cachons pas. C’est pourquoi nous condamnons ici l’outrance ridicule de réquisitoires vous faisant endosser toutes sortes de fautes et de crimes. Au demeurant, nous restons adversaires, et déplorons qu’habillement, vous esquiviez nos questions pour porter un tir nourri loin de nos rangs.

Nous voulons un débat, nous héritons d’une manœuvre de diversion.

Passons sur l’assimilation du sort actuellement réservé à l’école pédagogique française avec d’autres sujets de société. Laissons, non que je n’ai un avis sur ces questions, les économistes débattre d’économie, et les hommes d’État, s’il en est encore, le peuple enfin  choisir ses destins.

«Que reproche-t-on aux pédagogues ? D’être entêtés. Oui, ils le sont : ils ne se résignent jamais à l’échec et à l’exclusion.» Il est fort commode de poser les questions et d’y répondre. Passons sur l’accusation implicite portée à notre camp de capituler face à la difficulté de la tâche, de ne pas s’apercevoir de ses échecs propres et de promouvoir pour les plus faibles le seul bannissement des classes de cours.

Notre principal reproche n’est pourtant pas votre entêtement, mais votre absence relative de scientificité. Expliquons nous : la plupart des travaux en sciences de l’éducation souffrent à notre avis d’un grave déficit de mesure.

Quelles études statistiques sérieuses (données correctement collectées, correctement exploitées) sont venues apprécier les différents dispositifs introduits dans notre enseignement secondaire ces dernières décennies : grammaire pragmatique et linguistique textuelle au collège, réduction drastique des horaires disciplinaires, et particulièrement de français, AP en lycée et collège, îlots bonifiés, classes inversées, cours dialogués, numérique, PPRE, séquence, décloisonnement, interdisciplinarité, etc.

Où sont les groupes témoins ? Où sont les études statistiques de grande ampleur dont nous pourrions tirer de véritables conclusions ? Où est la mesure scientifique de toutes ces dispositions ? Where is the data ? Nulle part !

Si toutefois ces études existaient, je serais heureux de les découvrir ! Et veuillez croire que si elles étaient probantes, je retirerais avec mes plus sincères excuses ces allégations.

En outre, comme tout scientifique ou ingénieur, n’est-il pas raisonnable d’avoir mesuré l’efficience d’une innovation avant de l’adopter ? Qui changerait le processeur de son ordinateur pour un autre fonctionnant potentiellement mieux ? Voici bien, l’incurie dont nous souhaitons parler. Une génération n’est pas un groupe témoin en vue d’expérimentation et pour vous citer «nous ne sommes pas à l’école des sorciers» !

Comprenez-vous que nous ne condamnons pas les recherches en sciences de l’éducation en disant cela ? Bien entendu, comme tout chercheur, vous avancez progressivement dans vos travaux, et seuls les imbéciles vous le reprocheraient.

Vous nous accusez de vous prêter «un pouvoir tout aussi occulte qu’immense» : exorbitant certes, mais certainement pas occulte ! Vous ne résistez décidément pas à la tentation de nous affubler d’atours complotistes et paranoïaques. Vous savez comme moi quelles instances d’État sont acquises à votre cause. Vous savez aussi, sans vous en accuser tout à fait, avec quelle aménité certains zélotes répandent la bonne parole pédagogique, croyant donner lecture du droit canon, combien d’enseignants sont martyrisés pour leur foi en certaines pratiques… Pardon, excusez l’outrance de la métaphore ! Il ne manquerait plus que je vous lance à la figure je ne sais quel pape ou encyclique pour me couvrir franchement de ridicule ! J’avais bien quelque chose avec Clément XI et l’Unigenitus Dei Filius, mais enfin, où cela nous mènerait-il ?

Revenons plutôt au coeur du propos. Vous accusez la droite de surenchère électorale. Certainement. Mais une vieille tradition nous apprend qu’en pareils cas, les promesses n’engagent guère que ceux qui les croient. Pourquoi vous en offusquer maintenant ? Seraient-ce d’eux que vous attendriez l’approbation de vos travaux ? Feignez-vous de découvrir que toute campagne se saisit de sujets variés pour ses intérêts ? Que tout prétendant aux suffrages désormais se plaît aux raccourcis avantageux et profitables ?

Je vous inciterais préférablement à concevoir pourquoi ils imaginent tirer profit de votre dénigrement ? Si vous étiez aujourd’hui inaudible et réprouvé par la doxa, serait-ce strictement le fait de pamphlétaires fielleux ?

Mon opinion, et ce n’est guère davantage, voit dans votre impopularité relative, la suite attendue des médications administrées sans l’assentiment de «ceux et celles qui ne veulent rien entendre». Ne vous en déplaise, la multitude réprouve, à tort ou à raison, ce que vous concevez comme une noble épistémè en matière d’éducation.

Accusez-les de n’y rien entendre, et nous pourrions alors vous répondre sans ambages : «Quel mépris pour la piétaille » !

Nous peinons enfin à entendre votre propos sur l’émergence d’écoles privées hors contrat, tout autant qu’au sujet de la polarisation qualitative observée au sein des établissements publics. Vous nous dites que les élites intellectuelles enverront leurs enfants vers des établissements «où la pédagogie la plus naïve fonctionne toujours», et décrivez dans le même mouvement ce que deviendront un jour les autres établissements : «des garderies pour le tout-venant.»

C’est à n’y rien comprendre ! En somme, plus la pédagogie serait mauvaise plus les résultats seraient bons ? Non, ce serait absurde.

Aucune pédagogie ne saurait donc déjouer perceptiblement les déterminismes sociaux ? Je ne peux croire que vous le pensez.

Votre argument doit davantage résider dans la nécessaire mixité des origines culturelles des enfants, à l’intérieur d’un collège unique où auraient cours les pédagogies les plus sophistiquées. Mais, il s’agit là précisément de ce que refusent les parents d’élèves cultivés ! Nous pouvons dès lors pester, tempêter contre leur jugement, les agonir d’anathèmes, et après ?

Pouvez-vous les contraindre à suivre vos prescriptions ? Croyez-vous que les classes moyennes supérieures se résolvent de bon coeur à porter la main à leur maigre pécule afin que leurs enfants bénéficient d’une instruction qu’ils approuvent.

Le bon sens vous commanderait au contraire de céder à leurs volontés si votre priorité était véritablement la mixité sociale. Satisfaits, les parents avertis ne joueraient plus à scruter les cartes scolaires et les brochures d’établissements privés ;

Je crois la majorité de nos concitoyens fortement égalitaristes, et presque viscéralement. Mais nous ne pouvons leur demander, ce qui paraît être à leurs yeux, le sacrifice de leurs enfants : cela contredit la valeur anthropologique la plus établie et la plus légitime qui soit, leur préservation.

Si l’instruction de notre pays est aujourd’hui au centre de nombreuses préoccupations, ce dont nous devons nous réjouir vous et moi, vous en savez les causes, et pourtant les taisez à dessein: une réforme des rythmes scolaires majoritairement désapprouvée et épuisant les plus jeunes ; une réforme du lycée vieille d’un lustre, largement contestée et dont nous attendons encore la moindre évaluation ; le décret n° 2014-940 du 20 août 2014 relatif aux obligations de service et aux missions des personnels enseignants ; une réforme du collège innommable et imposée par la force contre l’avis du corps enseignant ; la disparition du fondement même des humanités, qu’est l’étude des langues latine et grecque.

Que n’écrivez-vous à ce sujet, plutôt que pour la défense de votre école de pensée ?

Fraternellement toutefois.

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